• Une année zéro - Françoise V. - 23/11/2017

     

    Une année zéro

    Il vaut mieux vivre avec des remords qu'avec des regrets c'est ça le secret.
    Bigflo et Oli.

    C'est dans la cuisine que je pense. Quand je dis « pense », j'entends réfléchir. Je pense aussi le reste du temps. La nuit je me réveille pour penser. Comme les gros fumeurs sont réveillés par l'envie de fumer.

    De là à dire que penser est une drogue il n'y a qu'un pas ! Bien sûr que non, ce n'est pas une drogue. C'est une maladie peut-être bien ? Un mode de vie, à ce que je vois autour de moi. Je ne regarde même plus la télévision car j'ai du mal à penser en même temps. Trop d'images trop de bruit. La radio c'est pas pareil. Elle stimule la pensée. Elle m'accompagne. Une note de musique, les bribes d'une conversation, quelques paroles d'une chanson, et hop mes pensées s'envolent. Dans ma tête je dialogue avec les musiciens, les interprètes, l'animateur. Pas avec les invités. Les invités, ils sont invités.Ils parlent. Je les écoute. Si je ne suis pas d'accord je les engueule, et je change de station ! oui je change, pour épargner mon cerveau et ne pas infliger à ma pensée les blessures dues aux pensées de ces autres, auxquelles elle n'est pas encore ouverte.

    La cuisine pour cela c'est bien. Silence, bienveillance, légumes consentants. Plus de quarante ans que j'épluche des légumes pour composer des repas. Les épluchures doivent se compter en tonnes. Mes pensées s'enracinent, émergent, poussent, prolifèrent vers la lumière, se développent se ramifient, fleurissent enfin sur le terreau des déchets silencieux, consentants, bienveillants. Le travail se fait. C'est un travail de se nourrir. Un bonheur, plus qu'une nécessité. Un devoir de faire ça bien.

    Et aujourd'hui je me suis entaillé le pouce. Ils veulent commander des pizzas. Ils veulent qu'on aille au Bouddha. Ils veulent regarder la télé avec un plateau télé. Ils veulent que je me coupe un doigt par jour. Ils ne veulent pas penser. Ils gobent des images et du son en utilisant leurs pouces et leurs index aussi. Sans éplucher. Ils sont en état de perception et entassent des données. Les appareils leur proposent des choix bien sûr, et là un doigt leur suffit pour envoyer de nouvelles images, des datas, les stocker, les partager. C'est en kilo, méga octets que cela se soupèse. Mais ils n'épluchent pas, ils empilent et je ne suis pas certaine qu'ils pensent.

    Éplucher c'est penser. Est-il prévu d'empêcher les futurs éplucheurs de penser ? Est-il possible d'empêcher les futurs penseurs d'éplucher ? Le combat est inégal. On ne fait pas la révolution avec un rase légume surtout si c'est du local.

    Tiens, le docteur est de sortie. Ce n'est pas de lui. Ce n'est pas son heure. *

    Il se déplace à grandes enjambées. Son pantalon noir flotte autour de ses jambes, alors que sa tunique grège ajustée lui confère une certaine raideur. Depuis le matin sa fille est injoignable alors qu'elle devait être en cours. C'est le semestre où elle cumule presque tout son service pour se consacrer ensuite plus sereinement à la recherche, la vie étudiante et l'administratif occupant déjà à eux seuls un plein temps. Il l'a poussée dans cette voie. Elle avait les qualités, leur éducation a fait le reste.

    Il a reporté un à un ses derniers rendez-vous de l'après midi, collé un mot sur sa plaque après avoir ôté le chewing-gum qui masquait une partie de son nom, faisant de lui le Docteur NO Edgar psychiatre comportementaliste sur rendez-vous uniquement. Impossible de nettoyer les tags qui masquaient cette fois « comporte ». Il avait lu avec intérêt d'autres combinaisons bien plus drôles. Ses pas l'emportent vers le haut de l'avenue, vers la montée qui permet de s'échapper vers la gare à droite, vers la Grand Place à gauche, d'où le cortège doit partir. Des groupes sont formés déjà, calmes et silencieux, qu'il reconnaît à leurs banderoles dénouées partiellement lisibles.

    ...libérez pas... m'en charge

    ...pouvoir abuse, le pou...solu abuse absolument

    Lorsqu'il salue au passage, ses mains se joignent en haut de sa poitrine, et son menton se pose rapidement sur la pointe de ses doigts réunis, sans que son regard ne quitte les yeux de ceux qu'il croise. Déjà il repart, son pantalon ondule à chaque foulée, rend sa direction incertaine. Un autre groupe passe en revue son matériel, et le répartit entre les manifestants présents. Il oblique vers la gare, le collège, le lycée, la fac, elle peut s'y trouver. Au bord de la placette qui surplombe l'avenue, deux collégiennes du quartier jouent à se chamailler.

    *

    - J'suis trop vénère. Encore des courgettes. C'est cette pub des fruits et légumes qui lui bouffe la tête à ma reum !

    - Oh ! t'arrêtes avec ce couteau !
    - C'est mieux à la cantine ! De un, c'est gratos. De deux, on n'est pas obligé de manger , c'est « self ». De trois on ne doit rien à personne, on ne voit personne qui épluche, pas besoin de dire merci. A la maison c'est marre...
    - Oh, ton couteau là !
    - Trop deg ! Ils m'obligent à manger, et dire merci ! À la poubelle le couteau, c'est sa place. Trop classe.
    - Khadi ! Tu t'es fait mal, aya, tu saignes. Tu vas tuer quelqu'un si ça continue.
    - Ca va pas bien la tête ? Oh Zou ! t'as vu là bas ? Ceux là, qu'ont les barrières. Ils font quoi tu crois ? Regarde, tu lis ? « la terre aux Terriens » ils ont peur des Martiens ou quoi !
    - N'importe quoi ! Ça existe pas.
    - Z'y vas ! C'est quoi ça ? « tous dans la rue ! » ils ont écrit.
    - Ils peuvent, ils y vivent pas eux, dans la rue. C'est eux qui ont mis la cantine en grève. Regarde, c'est la cantinière là.
    - Zou ! Le... gaffe ! Aïe

    Le docteur perçoit à peine le choc, absorbé par l'ampleur du pantalon. Il ramasse un Opinel, le replie et le tend à une des filles. Puis il joint les mains dans un salut. Khadija indignée prend Zoubida à témoin et miaule « aya ! M'sieur c'est pas moi ! J'ai rien fait ! » Elles pouffent de rire, il est déjà loin.
    - Aya, t'as vu sa dégaine ?
    - Comme il t'a matée ! J'y crois pas ! Ses yeux en dedans et ses mains en prière. Chelou.

    *

    La discussion vive qu'il a eue avec sa fille lui revient brutalement en mémoire, c'est cela qui le torture inconsciemment depuis ce matin. « Ma place est là-bas » a-t-elle décrété sèchement.
    « avec tous ceux qui contestent. Tout est mis en place pour qu'on s'isole les uns des autres, au travail, en famille, dans les études avec des cursus incompréhensibles, dans l'administration où le maître mot est devenu : « nouveau » comme au super marché. Nouveaux, les programmes, nouveaux les modes d'évaluation, le tirage au sort dans les filières trop demandées, les modalités d'inscription, les noms donnés aux diplômes, leur durée. Et les étudiants ? Et bien c'est toujours les mêmes, des gosses comme j'ai été, comme toi avant moi. Et les gouvernements ? Les mêmes : ils ne savent pas quoi foutre des étudiants avant qu'ils soient diplômés, et quand ils le deviennent non plus d'ailleurs. J'ai 33 ans, tu sais ce que je lis sur les murs ? « Professeur vous êtes vieux et votre culture aussi ». Et aussi « ne vous emmerdez plus, emmerdez les autres ». Et certains reprennent : « la réforme oui, la chienlit non ». Cela ne t 'évoque rien ? C'est le monde à l'envers. Et tu sais quoi, je vais te dire : comme en 68, « élections piège à cons ». Parce que la nouvelle réforme qu'on doit appliquer dès septembre 2018, sur laquelle je vais encore passer des heures en réunion et travail perso, et rions de la recherche, et bien le ministre l'a pondue en trois semaines ! Alors tu ne vas pas me dire qu'elle n'était pas déjà dans les cartons avant le 8 mai 2017. »

    Ses yeux brillaient de colère contenue.
    Elle avait ajouté froidement « Il est question de créer une année zéro dans les cursus. Après les passerelles pour faciliter les réorientations, c'est-à-dire éliminer ceux qui n'ont pas leur place à la fac, c'est l'année zéro. Tu entends ? L'année zéro. Il y a assez d'étudiants, de profs, de chômeurs, de travailleurs déçus, fragilisés dans leur vie professionnelle pour faire une révolution. »
    Où est-elle, la prunelle de ses yeux ?

    La foule est si dense maintenant qu'il ne flotte plus confortablement dans son pantalon. Il faudrait un bien grand hasard pour être l'un et l'autre au même moment isolés du bruit des percussions orchestrées par les manifestants pour entendre une sonnerie de téléphone, ou repérer sa vibration. Elle avait parlé de 68. Il y avait eu des morts en 68. Et des blessures. Le hasard n'existe pas.

    Il ondula contre un groupe et sa litanie, « les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve » pour repartir en direction de la place. Un cercle de barrières enfermait des gens de tous horizons. On y lisait « les frontières on s'en fout » tout autour des rondes scandaient « La terre aux Terriens ! » soutenues pas des tambours aux rythmes de pulsations cardiaques.

    *

    Alerte ! Trop de vapeur, je suffoque dans cette cuisine. Vite, ouvrir la fenêtre. Voilà . Arrêt du poste de radio, plus possible de ronronner de conserve. Ils font un sacré vacarme au bout de l'avenue. Quel bazar ! Ça se met en place à ce que je vois. Allez hop, du balai les épluchures. Un journal. Là...des nouvelles. Pas trop fraîches, je préfère.

    mercredi 2 août 2017. cinéma « La planète des singes » sur orbite

    LA TERRE A CREDIT Le temps que vous lisiez ce titre...
    - 1 million de kilos de CO2 ont été émis dans l'atmosphère
    - 41 200 kilos de nourriture ont été jetés
    - 10 000 kilos de viande de bœuf ont été consommés
    - 4 900 kilos de poissons ont été pêchés

    Ce 2 août, l'humanité a consommé tout ce que la planète était en mesure de lui offrir pour cette année.

    Poubelle. Je respire mieux.
    Les champignons de Paris maintenant. Pas épluchés, juste essuyés, j'ôte la terre, j'émince. En douceur dans l'huile chaude juste le temps qu'ils mollissent et boivent tout le gras, voilà. Je pensais, il faudra que je leur dise qu'avec deux grains de poivre de la Jamaïque à la fin, à peine écrasés sous la spatule, on croirait de la truffe. On est bien des habitants de la terre. Je leur dirai.

     

    Françoise V.

     


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