• Sur la blouse bleue que je lui avais toujours connue, mon père avait enfilé une grosse veste de tricot pour affronter cette froide journée de décembre. Entre deux allées et venues du magasin au trottoir où il tirait cuisinières à bois, à charbon, à fuel ou à gaz, machines à laver et réfrigérateurs, il se frottait les mains et faisait accélérer son petit monde.
    Ma mère avait fini de préparer les sandwichs qu'elle plaça en évidence dans l'arrière boutique, expliquant une fois de plus que chacun n'aurait qu'à se servir au fur et à mesure de sa faim et de "trous" dans la bousculade attendue. Elle se redonna un coup de peigne, boutonna son manteau, noua une écharpe et, prête pour la bataille, commença à sortir lessiveuses en fer galvanisé, batteries de cuisines en aluminium, en inox, en émail jaune, vert, bleu ou blanc, moulins à légumes et autres ustensiles ménagers.
    - Je vais poser la cocotte-minute sur un socle, pour leur attirer l'oeil, mais cacher l'étiquette du prix... tant que je leur aurai pas expliqué comment ça marche, dit-elle.
    - Quand t'auras fini, cria mon père qui ne l'avait pas écoutée, faudrait me faire une étiquette pour la nouvelle machine à laver. Faut écrire que l'essorage est automatique. S'ils voient qu'il y a plus de rouleaux derrière, ils vont croire qu'il faut essorer à la main. Faut rien poser dessus, qu'ils puissent ouvrir le couvercle.
     "Ils" commençaient à arriver, se contentant pour le moment de traverser pour gagner le stand des tracteurs et matériels agricoles. Les hommes en pantalons et vestes de velours à côtes, les femmes en chapeau et chaussures à gros talons, tenaient par la main des petites filles en chaussettes blanches et des petits garçons fiers de leurs premières culottes longues. En repassant dans l'autre sens, ils s'arrêtaient d'abord devant le marchand de bonbons qui, le visage rouge et les bras nus, sortait de ses marmites odorantes des préparations roses et vertes qu'il fixait à un grand crochet. Riant devant l'étonnement des bambins, il en tirait de longs rubans qu'il tordait et transformait en sucres d'orge roses et verts. Plus loin, en face de la vieille mercière pliée en deux qui n'en finissait plus d'étaler pelotes de laine et fils multicolores, les badauds s'agglutinaint autour du marchand de vaisselle. En bras de chemise et le verbe haut, le gros homme s'agitait dans tous les sens, empoignait quelques assiettes, puis d'autres, les mettait au fur et à mesure entre les mains d'une robuste paysanne qui n'avait rien demandé, allait chercher un grand plat puis un petit pour les poser dessus, reprenait la pile, y ajoutait une soupière et une saucière pour le même prix et, malgré les cris de protestation de l'assistance...fracassait le tout contre le mat métallique de son chapiteau, parce que personne n'avait voulu acheter ce lot à prix...cassé. La musique jaillit alors des hauts-parleurs. La braderie de Fismes était lancée.


    Françoise

     


    votre commentaire
  • L'enfant aux bouteilles

    C'était l'une de ces belles soirées d'après guerre. L'air était redevenu léger et incitait à traîner dans les rues de ce quartier populaire. Le fracas du rideau métalique que le droguiste venait de faire tomber d'un coup rappela Petit Pierre à la réalité. Il arrêta de fanfaronner devant les filles avec ses deux bouteilles de Bon Vin Joséti  et reprit le chemin de la maison d'un pas martial. Quelques minutes plus tard, il allait rater le trottoir en se retournant pour voir si elles le regardaient, et le 12° allait rougir l'eau du caniveau et embaumer cette soirée printanière.

    Un voisin sympatique

    Monsieur Bel apparut de l'autre côté de la haie de ronces. En cet après-midi d'automne ensoleillé où flottait encore l'ôdeur des raisins murs, il n'avait pas besoin de prétexte pour faire la causette. Seulement le plaisir de bavarder, en interrompant ses travaux agricoles pour quelques minutes...ou beaucoup plus.

    C'était un grand vieillard, sec comme les pieds de ses vignes qu'il s'efforçait d'entretenir depuis bien longtemps, trop longtemps reconnaissait-il, pour en tirer encore grand profit. "Elles sont comme moi, elles auraient besoin d'être remplacées" disait-il avec son fort accent méridional, dans un éclat de rire qui faisait pétiller ses yeux et les rendait encore plus bleus. Il englobait alors d'un regard de propriétaire le carré de vignes jouxtant sa maison, où il continuait de manier binette et sécateur pour oublier que ce petit morceau de terre commençait à apartenir au passé.

    Ah les beaux jours !

    Sur son transistor, elle n'écoutait plus Salut les Copains mais les "nouvelles" qui, à travers cris et bruits divers, parvenaient de Nanterre ou de la Sorbonne. Des AG s'improvisaient dans le hall du Palais universitaire. Les Maos recrutaient pour aller interpeler les ouvriers aux portes des usines. A la sortie du restau U, elle distribuait  avec zèle les tracts ronéotés dans la nuit au local de la mutuelle et qui sentaient encore l'encre et l'alcool de la vieille machine. Tout en engageant le débat avec les indifférents, les trotskistes ou les révisionnistes du Parti communiste, elle  surveillait d'un oeil un peu craintif l'arrivée des fachos qui n'hésitaient pas à faire le coup de poing.

    La veille déjà, pendant le collage sur les murs de ce repaire mal fammé qu'était la fac de droit, les nervis du mouvement Occident avaient surgi armés de manches de pioche, mais réfugiés dans la vieille Winstub devant un bock de bière, ils avaient ensuite bien ri en les imaginant s'arracher la peau des doigts en décollant les affiches": du verre pilé avait été mélangé à la colle. Bien joué camarades !

    Ce qu'elle préférait dans toute cette effervescence, c'étaient les manif. Le coude à coude fraternel, les drapeaux rouges et les banderoles qui claquaient au vent, l'Internationale et sa lutte finale hurlée à pleins poumons, poing levé, la Jeune Garde qui descendait sur le pavé, les slogans repris à l'unisson, les Paix-au Vietnam, les US-go-home, les CRS-SS, les Ce-n'est-qu'un début-continuons le- ombat. Elle avait vingt ans.


    votre commentaire
  • Quelle époque !Cette période était difficile ; elle nous privait de beaucoup de choses, de l’inutile jusqu’à l’essentiel. Le travailleur ressortait son vélo ; la voiture marchait au gazogène. Maman prenait son tour dans les queues interminables les jours de distribution des denrées.

    La TSF diffusait d’une voix nasillarde les informations tandis que la botte allemande martelait les pavés.

    L’enfant ne jouait plus au-dehors, son pas alourdi par les galoches aux semelles de bois rigide, se rendait à l’école avec un cartable de papier mâché qui contenait quelques livres imprimés sur du papier de couleur.

    Dans la maison, le poêle à pétrole dont la petite fumée noirâtre nous piquait la gorge, répandait une chaleur si faible qu’elle se faisait presque oublier !

    La sirène aiguë nous avertissait d’un éventuel bombardement. Elle était le signal de la fuite vers les abris ou les collines.

    La nuit, nous regardions dans le ciel noir les faisceaux lumineux de la DCA qui emprisonnaient le bombardier dont le ronronnement lourd et sourd emplissait nos oreilles et la peur s’installait.

    A l’intérieur, la lumière était inexistante, aucune vie apparente dans cette obscurité…

    Quelle époque !

     

    Bernadette

    (Novembre 2012)


    votre commentaire
  • Traction avant et 301 PeugeotLe matin, souvent, c’était dans la « traction avant », véhicule de fonction, de son oncle, qu’elle partait pour le collège.

    La 301 Peugeot de son père sortait du garage pour les dimanches au cabanon.

    Il en était fier, son père, de sa 301 !

    Il y avait, toujours, sur le trajet, une ligne droite sur laquelle il pouvait la lancer. 75 ! elle voyait l’aiguille de la vitesse atteindre ces chiffres ; pour cela elle quittait la banquette arrière et se hissait derrière le siège du conducteur.

    -« Louis, doucement ! » criait sa mère !

    Mais les trajets pour Marseille se faisaient le plus souvent en tram ; les banquettes étaient en bois. Elles pouvaient se basculer pour se mettre dans le sens de la marche. Sur le dossier, la réclame de Rivoire et Carret s’étalait, en couleurs, sur plaques émaillées.

    Elle allait, contente, vers le collège, dans son petit chemisier en rayonne, textile qui avait remplacé le coton, dans ces années-là.

    Le soir, les devoirs faits, elle écoutait des pièces de théâtre à la radio. Son père lui faisait même suivre, chaque année, le concours des chefs d’orchestre : il fallait être attentive !

    Elle regardait sa sœur remailler ses bas nylon.

    L’été, il y avait toujours ce jour de sortie à Marignane où elle allait attendre, avec ses parents, les amis d’Alger.

    C’était le spectacle : l’atterrissage du Breguet 2 ponts, fierté d’Air France !

    Josette


    votre commentaire
  • Août 36Les places s’étaient vidées de leurs foules en casquettes hérissées de poings levés, de leurs banderoles et de leurs drapeaux rouges. Les affiches commençaient à se décoller des murs des usines. Chansons et accordéons s’étaient tus.

    Dans les cafés, autour d’un Dubonnet ou d’un Quinquina, on ne parlait plus grèves et négociations mais vacances et congés payés. Entre les sous bocks, cartes Michelin et horaires du PLM avaient remplacé tracts et brochures.

    On voyait s’engouffrer dans le métro des familles chargées de valises ficelées et de cabas, les enfants portant à l’épaule cannes à pêche et épuisettes. Des groupes de jeunes gens et jeunes filles en short, sac tyrolien sur le dos, partaient vers les gares en faisant claquer les semelles cloutées de leurs chaussures de marche. Et c’était un couple sur un tandem, tirant une remorque chargée de paquets et d’un enfant à la mine ravie. Il suffisait de rouler quelques kilomètres au-delà des boulevards de ceinture pour apercevoir dans un champ, à l’orée d’un bois ou au bord d’une rivière, quelques tentes canadiennes entourées de tout un bric-à-brac d’ustensiles de cuisine, de bidons et de bicyclettes couchées à terre. Sur les plages, des hommes au torse blanc et aux bras bruns, des femmes en maillot, surveillaient des enfants pâles qui découvraient la mer.

    On ne pensait pas au chemin du retour qu’il faudrait reprendre d’ici à quelques jours.

    Jean-Paul


    votre commentaire
  • Des « Bonne journée », il en débite à longueur de temps, Jean-Marc. A tous ceux qui viennent lui acheter le journal ou une revue. Tout Menpenti passe de meilleures journées grâce à lui.

    Il est tranquille derrière son comptoir, dépassant à peine car il n’est pas bien grand. On pourrait presque, en passant rapidement, penser que le kiosque est vide. Mais ce serait dommage de manquer son sourire et ses « Bonne journée ».

    Sur le devant de la caisse enregistreuse, il a collé la photo de l’ancien gardien de la résidence qui fait face au kiosque, celui qui a eu l’accident de scooter cet hiver, le pauvre. Jean-Marc s’est occupé de la collecte pour les fleurs ou pour les enfants. C’est comme ça : il est gentil, il ne peut pas s’en empêcher.

    Souvent, en fin d’après-midi, ou le samedi matin, ses copains viennent passer un moment avec lui. Ils boivent l’apéro en parlant du dernier match ou du prochain, c’est selon. L’autre jour, il riait d’être un peu empégué après deux bières. Du coup, on a ri aussi.

    Allez, « Bonne journée ! »

    Jean-Paul


    votre commentaire
  • Enfant dans la rueFier de lui, tête dressée, sourire coquin, les yeux à demi fermés ; un pas en avant de son pied droit, énergique.

    Il a l’air d’être seul. Les fillettes derrière lui semblent plus interessées par le photographe qu’elles fixent, que par le garçon qui marche devant elles.

    Il est chargé de deux bouteilles et , peut-être….d’une mission.

    Les deux bouteilles sont bien calées entre ses deux bras, les deux mains bien repliées pour les soutenir.

    Chargé d’une mission ? laquelle ?

    Il en est heureux, en tout cas, sourire et buste bien droit le montrent.

    La boutique où il s’est approvisionné doit être dans la rue, derrière lui : on ne la voit pas. La devanture du magasin, à droite, fait plutôt penser à un bar ou un restaurant, avec ses rideaux blancs, bien tirés.

    Chargé d’une mission ? par qui ? son père, les hommes de la maison, peut-être attablés, peut-être en train de discuter, attendant celui qui va les désaltérer, les délasser, avec une bonne bouteille de rouge, tout simple, sans étiquette.

    Lui, ne s’attarde pas.

    On l’attend, on lui dira merci.

    Il se sentira grand.

    Josette


    votre commentaire
  • Rue MouffetardMais vous en avez pas marre de me dévisager, de m’examiner sous toutes coutures, m’inspecter, me juger ? Depuis cinquante ans je vous vois défiler devant moi avec vos regards inquisiteurs.

    Quand ce gars m’a demandé s’il pouvait me prendre en photo, j’étais tout fier, je devenais la vedette du quartier, alors vous pensez : j’ai bien calé les deux kils de rouge sous mes bras, j’ai relevé le menton comme j’avais vu faire aux bidasses qui avaient défilé le 14 juillet sur les Champs, et j’ai pris mon air malin.

    La photo, il aurait pu m’en filer une, mais macache, on l’a plus revu dans le coin. C’est des années plus tard qu’une tante est arrivée à la maison, c’était pour un Noël je m’en souviens encore, elle a sorti de son sac une revue, l’a ouverte bien à plat sur la table de la salle à manger en demandant « Dites, c’est pas Bébert qu’est là sur la photo ? » Tu parles que c’était moi ! Ma mère elle en croyait pas ses yeux. Toute la famille s’est pressée autour de la tante pour regarder, chacun y est allé de son commentaire « Il est bien pris, hein ? », « T’es drôlement photo hygiénique toi, dis donc ! » ou encore « T’étais allé chercher ta ration quotidienne, mon gars ? » Ah, j’en ai entendu ! Et de mon père aussi « C’est malin, tiens, si les voisins voient ça, je vais passer pour qui moi ? Pour un pochetron ! »

    Et depuis cinquante ans, j’ai l’impression qu’on me fixe dans la rue, qu’on me reconnaît. Les regards s’abaissent vers moi et les bouteilles vides qui traînent sur le trottoir. Tiens, encore un coup plus voir vos sales gueules !

    Jean-Paul


    votre commentaire
  • Deux pièces ;  dans la chambre, avec ma sœur et mes cousins.

    Dans la cuisine, les adultes parlent.

    Nous aussi ; mais l’un après l’autre, nous nous endormons.

     

    Le dernier qui reste éveillé, entend Tonton Félix dire, en parlant de nous,

    -       « Ils ont plié bagages »

    La lampe « à pigeon » fait « pchitt » avant de s’éteindre.

     

    Par la fenêtre, on voit la lune passer. Sa lumière s’arrête sur le lit de ma sœur.

    Et je me mets en colère :

    -«  Pourquoi pas sur le mien ?!! »

    -«  Demain, peut-être… »

     

    Le matin, on se réveille tard.

    Tonton est déjà allé au village acheter le déjeuner : du jambon, du saucisson, des brioches…

    On est bien sous la tonnelle.

    Le soleil passe à travers la vigne vierge.

     

    Josette


    votre commentaire
  • Le secret des âmes qui se chante fleurit l’écriture.
    (Annick)

    Solitaire sans dialogue
    Bientôt gelé
    Le vent se lève.
    Dehors les bambous s’inclinent
    En paix au soleil rouge.
    (Josette)

    Le sauvage saké réchauffe l’eau
    Le frêle oiseau grimpe vers la lune
    Qui allume la terre depuis longtemps
    Mais le jeune amour oublie l’intime
    Et ne cesse d’enlacer.
    (Maggy)

    Dans le souffle de la lampe
    S’estompe l’ombre du soir
    Tremble la feuille de vie
    Fleurit l’étoile lointaine
    Reste la nostalgie


    (Françoise)


    votre commentaire
  • Quelle nuit ! Inoubliable !
    Nous étions tous les huit, petits et grands de la même famille, allongés dans la paille fraîche et bruissante, baignant dans une atmosphère on ne peut plus rurale. Trop fatigués pour échanger nos impressions, nous avions sombré dans le sommeil comme des masses.
    Réveillée par le picotement d’un fétu qui s’était glissé dans une manche, j’ouvre les yeux et me voici projetée dans la nuit étoilée par la lucarne grande ouverte sur le ciel. Je suis sur une autre planète, c’est sûr. Un frémissement ici, une respiration là, des frottements plus loin m’assurent des présences bien réelles.
    Je ne serai plus jamais la même.


    Maggy, octobre 2012 


    votre commentaire
  • On a meublé le deux-pièces de la rue Vincent Scotto avec ce qui nous est tombé sous la main : matelas pneumatiques, abattant de secrétaire posé sur la valise métallique bleue juste ramenée de la Marine, coussins en gros velours verts cousus à la hâte et bourrés de kapok.
    On y dort pour la première fois dans la canicule de la fin du mois d’août, toutes fenêtres ouvertes.
    Au milieu de la nuit, un énorme grondement nous réveille : on met la tête à la fenêtre de la rue des Récollettes. On dirait que le sol est monté jusqu’à notre premier étage, grande surface blanche presque à portée de main. À côté, des hommes encagoulés de blanc portent sur le dos des cadavres sanguinolents et pénètrent dans des lieux sombres.
    On comprendra plus tard que ce sont des bouchers qui décrochent des carcasses dans un semi-remorque au toit immaculé et les transportent dans les entrepôts des grossistes en viande dont ils ont relevé en arrivant le lourd volet métallique.
    Au matin, on a le sentiment de sortir d’un film d’horreur.

    Jean-Paul


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique