• Survie

         Traînant un peu les pieds, il quitte la grande avenue pour pénétrer dans le marché. Lentement, il fait le tour des étals, compare les prix, s'arrête, revient sur ses pas. Le regard qu'il pose sur les marchandises est las. Celui qu'il pose sur les gens qui le bousculent en s'impatientant de sa lenteur, est étonné, presque enfantin. Il fait répéter plusieurs fois le prix de ses achats, comme s'il cherchait à le deviner sur les lèvres du commerçant, sort d'une main tremblante un portefeuille usé qu'il ouvre sur un tas de pommes de terre pour en tirer un billet qu'il tend avec un sourire d'excuse. Non, il n'a pas la monnaie. L'appoint non plus. Il enfouit les pièces dans sa poche avant de replier son portefeuille et le ranger soigneusement dans la poche intérieure de son pardessus râpé. Il reprend le cabas qu'il a posé à ses pieds, s'excuse auprès des clients pressés et, un peu déséquilibré par la charge, se dirige vers le boulanger. Là, il connait le prix de la baguette, a préparé les pièces et se sent plus sûr de lui. Il hasarde même une réflexion sur le temps, et ne semble pas s'apercevoir que nul ne lui répond.

     

         De retour au pied de son immeuble, il monte lentement les trois étages d'un étroit escalier en vis. De temps en temps, il vacille, sans pouvoir attraper la rampe. Il s'arrête, rétablit l'équilibre et repart en soupirant. Il ouvre sa porte et retire son pardessus d'une main, la manche droite restant enfoncée dans la poche. Il s'affaisse sur le vieux fauteuil de cuir et masse en grimaçant le moignon autour duquel flotte sa manche de chemise. Sur le mur, une photo couleur sépia le montre à vingt ans, entouré d'autres soldats au regard résigné, en capote et bandes molletières. Peu avant que l'obus ne tombe dans la tranchée.


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