• DANS LA FOULE

     

    L’ENTREE DES AMERICAINS A GEMENOS   A LA LIBERATION

     

    Des bruits ont couru…

    Le vieux voisin du fond du vallon arrive en courant et en criant, tout essoufflé :

    -       Ils arrivent !!!

    -       Qui ?

    -       Les Américains !!!

    C’est la Libération.

     

    Nous partons en courant vers la Route Nationale.

    Là, alignés le long du bord de la route, les gens du quartier, immobiles, battent des mains, crient, rient.

    J’écarte les adultes, grands, pour être devant.

    M. X…est tout près de moi. Il ne dit rien, lui.

    Je vois un homme qui traverse et qui vient se planter devant lui :

    -       Aujourd’hui, vous applaudissez les Américains. Vous avez applaudi  et accueilli chez vous, les Allemands. Suivez-nous.

    C’est, d’abord, le silence complet.

    Puis :

                   -Il l’a bien cherché, ce fumier…

                   -oh !, y en a eu d’autres, et ceux-là, aujourd’hui, ils restent bien cafournés chez eux ; ils sont pas ici.

    J’entends dire qu’on va l’emmener à la mairie et que peut-être, on va le fusiller.

     

    Pour l’heure, je ne sais plus où regarder :

    D’énormes machines de guerre, les chars d’assaut, fracassent le goudron dans un bruit de ferraille assourdissant.

    Juchés sur ces engins, de jeunes soldats souriants prennent dans leurs mains les bouquets tendus.

     

    Des groupes de jeunes du village, s’agrippent aux marche-pieds ; d’autres marchent à côté des tanks pour les accompagner.

    Ma cousine, crie, rit.Un jeune soldat lui tend la main. L’espace d’un instant, elle est sur le char : le temps d’embrasser l’Américain sur les deux joues.

    Et elle saute, toute fière, pour reprendre sa place sur le trottoir.

     

    Nous resterons là, heureux, jusqu’au passage du dernier char.

     

    Dans la foule 


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  •  

    Une année zéro

    Il vaut mieux vivre avec des remords qu'avec des regrets c'est ça le secret.
    Bigflo et Oli.

    C'est dans la cuisine que je pense. Quand je dis « pense », j'entends réfléchir. Je pense aussi le reste du temps. La nuit je me réveille pour penser. Comme les gros fumeurs sont réveillés par l'envie de fumer.

    De là à dire que penser est une drogue il n'y a qu'un pas ! Bien sûr que non, ce n'est pas une drogue. C'est une maladie peut-être bien ? Un mode de vie, à ce que je vois autour de moi. Je ne regarde même plus la télévision car j'ai du mal à penser en même temps. Trop d'images trop de bruit. La radio c'est pas pareil. Elle stimule la pensée. Elle m'accompagne. Une note de musique, les bribes d'une conversation, quelques paroles d'une chanson, et hop mes pensées s'envolent. Dans ma tête je dialogue avec les musiciens, les interprètes, l'animateur. Pas avec les invités. Les invités, ils sont invités.Ils parlent. Je les écoute. Si je ne suis pas d'accord je les engueule, et je change de station ! oui je change, pour épargner mon cerveau et ne pas infliger à ma pensée les blessures dues aux pensées de ces autres, auxquelles elle n'est pas encore ouverte.

    La cuisine pour cela c'est bien. Silence, bienveillance, légumes consentants. Plus de quarante ans que j'épluche des légumes pour composer des repas. Les épluchures doivent se compter en tonnes. Mes pensées s'enracinent, émergent, poussent, prolifèrent vers la lumière, se développent se ramifient, fleurissent enfin sur le terreau des déchets silencieux, consentants, bienveillants. Le travail se fait. C'est un travail de se nourrir. Un bonheur, plus qu'une nécessité. Un devoir de faire ça bien.

    Et aujourd'hui je me suis entaillé le pouce. Ils veulent commander des pizzas. Ils veulent qu'on aille au Bouddha. Ils veulent regarder la télé avec un plateau télé. Ils veulent que je me coupe un doigt par jour. Ils ne veulent pas penser. Ils gobent des images et du son en utilisant leurs pouces et leurs index aussi. Sans éplucher. Ils sont en état de perception et entassent des données. Les appareils leur proposent des choix bien sûr, et là un doigt leur suffit pour envoyer de nouvelles images, des datas, les stocker, les partager. C'est en kilo, méga octets que cela se soupèse. Mais ils n'épluchent pas, ils empilent et je ne suis pas certaine qu'ils pensent.

    Éplucher c'est penser. Est-il prévu d'empêcher les futurs éplucheurs de penser ? Est-il possible d'empêcher les futurs penseurs d'éplucher ? Le combat est inégal. On ne fait pas la révolution avec un rase légume surtout si c'est du local.

    Tiens, le docteur est de sortie. Ce n'est pas de lui. Ce n'est pas son heure. *

    Il se déplace à grandes enjambées. Son pantalon noir flotte autour de ses jambes, alors que sa tunique grège ajustée lui confère une certaine raideur. Depuis le matin sa fille est injoignable alors qu'elle devait être en cours. C'est le semestre où elle cumule presque tout son service pour se consacrer ensuite plus sereinement à la recherche, la vie étudiante et l'administratif occupant déjà à eux seuls un plein temps. Il l'a poussée dans cette voie. Elle avait les qualités, leur éducation a fait le reste.

    Il a reporté un à un ses derniers rendez-vous de l'après midi, collé un mot sur sa plaque après avoir ôté le chewing-gum qui masquait une partie de son nom, faisant de lui le Docteur NO Edgar psychiatre comportementaliste sur rendez-vous uniquement. Impossible de nettoyer les tags qui masquaient cette fois « comporte ». Il avait lu avec intérêt d'autres combinaisons bien plus drôles. Ses pas l'emportent vers le haut de l'avenue, vers la montée qui permet de s'échapper vers la gare à droite, vers la Grand Place à gauche, d'où le cortège doit partir. Des groupes sont formés déjà, calmes et silencieux, qu'il reconnaît à leurs banderoles dénouées partiellement lisibles.

    ...libérez pas... m'en charge

    ...pouvoir abuse, le pou...solu abuse absolument

    Lorsqu'il salue au passage, ses mains se joignent en haut de sa poitrine, et son menton se pose rapidement sur la pointe de ses doigts réunis, sans que son regard ne quitte les yeux de ceux qu'il croise. Déjà il repart, son pantalon ondule à chaque foulée, rend sa direction incertaine. Un autre groupe passe en revue son matériel, et le répartit entre les manifestants présents. Il oblique vers la gare, le collège, le lycée, la fac, elle peut s'y trouver. Au bord de la placette qui surplombe l'avenue, deux collégiennes du quartier jouent à se chamailler.

    *

    - J'suis trop vénère. Encore des courgettes. C'est cette pub des fruits et légumes qui lui bouffe la tête à ma reum !

    - Oh ! t'arrêtes avec ce couteau !
    - C'est mieux à la cantine ! De un, c'est gratos. De deux, on n'est pas obligé de manger , c'est « self ». De trois on ne doit rien à personne, on ne voit personne qui épluche, pas besoin de dire merci. A la maison c'est marre...
    - Oh, ton couteau là !
    - Trop deg ! Ils m'obligent à manger, et dire merci ! À la poubelle le couteau, c'est sa place. Trop classe.
    - Khadi ! Tu t'es fait mal, aya, tu saignes. Tu vas tuer quelqu'un si ça continue.
    - Ca va pas bien la tête ? Oh Zou ! t'as vu là bas ? Ceux là, qu'ont les barrières. Ils font quoi tu crois ? Regarde, tu lis ? « la terre aux Terriens » ils ont peur des Martiens ou quoi !
    - N'importe quoi ! Ça existe pas.
    - Z'y vas ! C'est quoi ça ? « tous dans la rue ! » ils ont écrit.
    - Ils peuvent, ils y vivent pas eux, dans la rue. C'est eux qui ont mis la cantine en grève. Regarde, c'est la cantinière là.
    - Zou ! Le... gaffe ! Aïe

    Le docteur perçoit à peine le choc, absorbé par l'ampleur du pantalon. Il ramasse un Opinel, le replie et le tend à une des filles. Puis il joint les mains dans un salut. Khadija indignée prend Zoubida à témoin et miaule « aya ! M'sieur c'est pas moi ! J'ai rien fait ! » Elles pouffent de rire, il est déjà loin.
    - Aya, t'as vu sa dégaine ?
    - Comme il t'a matée ! J'y crois pas ! Ses yeux en dedans et ses mains en prière. Chelou.

    *

    La discussion vive qu'il a eue avec sa fille lui revient brutalement en mémoire, c'est cela qui le torture inconsciemment depuis ce matin. « Ma place est là-bas » a-t-elle décrété sèchement.
    « avec tous ceux qui contestent. Tout est mis en place pour qu'on s'isole les uns des autres, au travail, en famille, dans les études avec des cursus incompréhensibles, dans l'administration où le maître mot est devenu : « nouveau » comme au super marché. Nouveaux, les programmes, nouveaux les modes d'évaluation, le tirage au sort dans les filières trop demandées, les modalités d'inscription, les noms donnés aux diplômes, leur durée. Et les étudiants ? Et bien c'est toujours les mêmes, des gosses comme j'ai été, comme toi avant moi. Et les gouvernements ? Les mêmes : ils ne savent pas quoi foutre des étudiants avant qu'ils soient diplômés, et quand ils le deviennent non plus d'ailleurs. J'ai 33 ans, tu sais ce que je lis sur les murs ? « Professeur vous êtes vieux et votre culture aussi ». Et aussi « ne vous emmerdez plus, emmerdez les autres ». Et certains reprennent : « la réforme oui, la chienlit non ». Cela ne t 'évoque rien ? C'est le monde à l'envers. Et tu sais quoi, je vais te dire : comme en 68, « élections piège à cons ». Parce que la nouvelle réforme qu'on doit appliquer dès septembre 2018, sur laquelle je vais encore passer des heures en réunion et travail perso, et rions de la recherche, et bien le ministre l'a pondue en trois semaines ! Alors tu ne vas pas me dire qu'elle n'était pas déjà dans les cartons avant le 8 mai 2017. »

    Ses yeux brillaient de colère contenue.
    Elle avait ajouté froidement « Il est question de créer une année zéro dans les cursus. Après les passerelles pour faciliter les réorientations, c'est-à-dire éliminer ceux qui n'ont pas leur place à la fac, c'est l'année zéro. Tu entends ? L'année zéro. Il y a assez d'étudiants, de profs, de chômeurs, de travailleurs déçus, fragilisés dans leur vie professionnelle pour faire une révolution. »
    Où est-elle, la prunelle de ses yeux ?

    La foule est si dense maintenant qu'il ne flotte plus confortablement dans son pantalon. Il faudrait un bien grand hasard pour être l'un et l'autre au même moment isolés du bruit des percussions orchestrées par les manifestants pour entendre une sonnerie de téléphone, ou repérer sa vibration. Elle avait parlé de 68. Il y avait eu des morts en 68. Et des blessures. Le hasard n'existe pas.

    Il ondula contre un groupe et sa litanie, « les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve » pour repartir en direction de la place. Un cercle de barrières enfermait des gens de tous horizons. On y lisait « les frontières on s'en fout » tout autour des rondes scandaient « La terre aux Terriens ! » soutenues pas des tambours aux rythmes de pulsations cardiaques.

    *

    Alerte ! Trop de vapeur, je suffoque dans cette cuisine. Vite, ouvrir la fenêtre. Voilà . Arrêt du poste de radio, plus possible de ronronner de conserve. Ils font un sacré vacarme au bout de l'avenue. Quel bazar ! Ça se met en place à ce que je vois. Allez hop, du balai les épluchures. Un journal. Là...des nouvelles. Pas trop fraîches, je préfère.

    mercredi 2 août 2017. cinéma « La planète des singes » sur orbite

    LA TERRE A CREDIT Le temps que vous lisiez ce titre...
    - 1 million de kilos de CO2 ont été émis dans l'atmosphère
    - 41 200 kilos de nourriture ont été jetés
    - 10 000 kilos de viande de bœuf ont été consommés
    - 4 900 kilos de poissons ont été pêchés

    Ce 2 août, l'humanité a consommé tout ce que la planète était en mesure de lui offrir pour cette année.

    Poubelle. Je respire mieux.
    Les champignons de Paris maintenant. Pas épluchés, juste essuyés, j'ôte la terre, j'émince. En douceur dans l'huile chaude juste le temps qu'ils mollissent et boivent tout le gras, voilà. Je pensais, il faudra que je leur dise qu'avec deux grains de poivre de la Jamaïque à la fin, à peine écrasés sous la spatule, on croirait de la truffe. On est bien des habitants de la terre. Je leur dirai.

     

    Françoise V.

     


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  • Armistice


    J’avais compris que cet homme à la haute taille, vêtu d’un costume sombre, allait jouer un rôle prépondérant dans l’organisation  de la marche à laquelle  l’école se devait d’assister.  Un large ruban tricolore posé sur sa poitrine nous apprit que c’était Monsieur le Maire. Il avait donné le signal du  départ du cortège après le rassemblement devant la mairie ; quelques minutes plus tard il  en ordonna l’arrêt devant le monument aux morts. La foule s’était tue, recueillie, elle écoutait attentivement le discours prononcé.

    A partir de ce moment-là, subjuguée par le personnage, je buvais ses paroles que je ne comprenais qu’à demi. Il parlait de la France, notre patrie ; le mot « sacrifice » revenait souvent attribué aux héros. Il était question d’honneur, de soldats, de tranchées, de pluies de balles que j’avais beaucoup de peine à imaginer. Quelques hommes, d’anciens combattants, nous a-t-on dit, portaient des drapeaux, les mains gantées de blanc, la poitrine couverte de médailles. Certains  portaient d’importantes cicatrices au visage, les faisant appeler « les gueules cassées ». D’autres, appuyés sur leur canne, souffraient visiblement  de la station debout.

    Je pensais que dès mon retour à la maison, j’interrogerais Papa puisqu’il  avait participé à cette tuerie ; lui,  me donnerait les explications que j’attendais complétant celles dispensées par  la maîtresse.

    Un autre personnage avait attiré mon attention. En début de cortège, à la droite de Monsieur le Maire, se tenait « Monsieur le Curé ». Je ne comprenais pas pourquoi il avait sa place dans ce défilé, habituée à le voir évoluer dans l’église,  sa présence me semblait étrange, saugrenue. Encore une question à poser !

    C’était la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 qui mettait fin à cette guerre qu’on appela  « la grande » et dont les participants étaient nommés  « les poilus ».

    J’avais 6 ans, ma première année scolaire.  J’étais désormais projetée  dans l’univers des grands.

    La veille de l’événement,  notre enseignante nous avait précisé que dans tous les villages de France, ce jour-là, des milliers d’enfants et de grandes personnes auraient une pensée émue pour les valeureux soldats qui avaient donné leur vie pour notre  pays.  Peine perdue, pensais-je plus tard, puisque nous venions d’entrer dans un nouveau conflit..

    Cet événement avait marqué ma jeune vie et  je ne l’ai jamais oublié.


    Bernadette – 9 novembre 2017


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  • Souvenirs  -  Mai 1968

    Ce fut le parcours du combattant pour rejoindre mon domicile ; traverser des rues encombrées d’immondices à cause de la grève des éboueurs n’était pas chose facile ; quelques rats en quête de nourriture qu’ils n’avaient aucune difficulté à trouver, se faufilaient ça et là. Les commerçants excédés vociféraient contre l’immobilisme de Monsieur le Maire qui, selon eux,  ne prenaient pas les mesures nécessaires pour faire cesser un tel désordre qui éloignait les chalands de leurs boutiques.

    J’arrivais à la station du bus, elle était déserte, étonnant ? Grève surprise. Une solution : la marche.

    L’événement que je venais de vivre me rendait songeuse ; l’amie rencontrée  dans sa maison de retraite m’était apparue en souffrance, le peu de considération, visiblement, la chagrinait et le personnel peu nombreux s’ajoutait au laisser-aller du service Je n’étais pas satisfaite de ma journée.

    Confortablement installée dans mon fauteuil, je vais enfin goûter un repos bien mérité. Je mets en marche le téléviseur espérant quelques bonnes nouvelles, mais ce n’est pas tous les jours qu’est attribué un Prix Nobel ou un César à un artiste méritant. C’est déjà l’heure du J.T.  L’écran est envahi par un champ de ruines, la chute de Raqqa ! Enfants sans parents, parents sans enfants, les yeux rougis, hagards. Certains présentateurs y voient la chute du terrorisme ! Tu parles !

    Passons à autre chose. Il faudrait changer de chaîne. Non ! j’attends la suite, stoïque. Voici les banderoles, les haut-parleurs qui diffusent leurs bonnes paroles ; les ouvriers, les patrons défendant leur « beefsteak ». Ajoutons les fermetures d’usine, la montée du chômage entrainant le malheur des familles.  Le mécontentement atteint toutes les générations.  Les  images du bout du monde ne sont pas plus rassurantes.

    Je me plonge dans mes souvenirs de Mai 1968 : les pavés, les slogans, la révolte étudiante, la grande grève qui a mobilisé tous les secteurs, les accords de Grenelle ! Aujourd’hui cela m’apparaît encore plus grave et la peur qui nous étreignait ne s’est pas apaisée.

    Pouvons-nous nous relever d’une telle déchéance ? Comment notre pays va sortir d’une situation aussi chaotique ? Les Présidents se succèdent sans qu’aucune solution ne voit le jour.

    Pourtant, il ne manque pas d’hommes courageux, des femmes aussi qui œuvrent pour changer les mentalités. Il faut ajouter  à cela tous les problèmes générés par l’argent, la corruption.

    Mes pensées vagabondent, je ferme les yeux.

    Un homme apparaît, les choses s’arrangent, tel une bonne fée qui agite sa baguette magique, l’ordre est rétabli. J’avais bien tort d’être pessimiste, je voulais seulement être réaliste. Les enfants jouent dans les rues, leurs cris de joie me parviennent….

    Des bruits sur le palier me tirent de ma rêverie. Ce sont mes voisins qui arrivent, ils ont participé au nettoyage du Vieux-Port, heureuse initiative qui met du baume au cœur.

    Je veux échapper à ce rêve manqué pour me souvenir de cette citation du Mahatma Gandhi :  « Vous ne devez pas perdre espoir en l’humanité. L’humanité est un océan, même si quelques gouttes sont souillées, l’océan ne le devient pas ».


    Bernadette  -  23 novembre 2017


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  •  

     

    JOHN   CHAUFFEUR  RUSSE

     

    Sous inspiration de Max du Veuzit 

     

    Il était beau, racé ; son teint clair, ses yeux bleus, ses cheveux blonds révélaient ses origines slaves.

     

    Arrivé à Paris encore adolescent, il fréquenta collège et lycée, connut même l‘université. C’était un élève brillant.

     

    Son père qui avait quitté son pays pour connaître en France une vie plus facile, n’imaginait pas que celle-ci basculerait aussi rapidement. Après son décès prématuré, John dut arrêter ses études et fut contraint de gagner sa vie.

     

    Il entra au service d’une famille bourgeoise dans une bourgade de province. Il devint le chauffeur de la jeune fille de la maison. Son éducation rigoureuse le fit accepter aisément dans ce milieu qu’il définissait lui-même  de « particulier ».

     

    La demoiselle le trouvait sympathique à souhait, puis au fil du temps elle se prit à l’admirer, il est vrai que son sourire le rendait attachant.

     

    Bientôt, elle en devint amoureuse et lorsqu’il dut s’absenter  quelques temps pour régler des affaires de famille, elle fut terriblement malheureuse. Elle comprit qu’elle l’aimait vraiment !

     

    Jusqu’où irait cet amour ?

     

     

    *

     

     

    Je dois maintenant faire mon entrée dans ce récit, y prendre ma place. Que vais-je représenter pour les participants ?

     

     

     *

     Ce jeune homme, je le voyais tous les jours, je l’avais remarqué. Ses horaires variaient en fonction des occupations de la jeune fille qu’il devait accompagner. Il arpentait parfois le trottoir pour combler son attente. Lorsque sa passagère franchissait le seuil de l’immeuble cossu,  il s’avançait d’un pas assuré, sans précipitation,  ouvrait la portière de la conduite intérieure de couleur sobre mais qui cependant ne passait pas inaperçue.

     

     La demoiselle était belle. Elle regardait cet homme une lueur d’admiration dans les yeux. Elle avait l’âge des premiers émois. Qu’attendait-elle de ce serviteur ? Souhait-elle un rapprochement, serait-il de bon ton dans la société où elle vivait ?

     

    De mon côté, il ne m’était pas indifférent.  Derrière la baie vitrée de la librairie où j’étais employée, je prenais plaisir à le voir évoluer et je dus m’avouer que je le guettais. Parfois, il ne venait pas, alors j’étais triste.

     

    Il venait examiner la vitrine et un jour il entra ! Mon cœur  s’est mis à battre très fort ; il désirait un livre en langue russe. Il revint plusieurs fois jusqu’à ce que je déniche l’objet de ses désirs.

     

    La jeune fille qui avait constaté son manège me remarqua enfin et je compris alors que je lui empoisonnais la vie.

     

    Oui, j’étais amoureuse de cet homme. Comment le séduire ? N’avais-je pas moi aussi droit à un peu de bonheur ?

     

    Il espaça ses visites à la boutique jusqu’à s’en éloigner totalement.  La jeune fille aussi avait disparu.

     

    On  parla d’espionnage. D’un homme à la solde d’un pays étranger.

     

    Je ne le crus pas. Je pensais plutôt avoir joué un rôle dans cette histoire. Un danger réel pour une idylle qui ne me concernait pas. Aurais-je précipité les choses ? Je ne le sus jamais.

     

     

     

    Bernadette – 5 octobre 2017

     

     


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  • Consigne : Deux personnages principaux dans un évènement de portée historique

     

                 

                                                                                   Des femmes

     

     

               Fendant la foule, elle progresse vers la tribune, toute auréolée de ses cheveux blonds vaporeux et de l’admiration des manifestantes qui se pressent sur la place de la République et dans les rues adjacentes, en cet automne 1972.

                « C’est elle », dit Annie, la petite secrétaire sous payée et harcelée par son patron. « Formidable qu’elle soit venue », approuve son amie Claudine qui traîne par la main les deux gamins qu’elle n’a pu laisser à personne. « Je l’aimais déjà au cinéma, la voir au milieu de nous, ça fait tout drôle » dit une vieille dame, le regard rêveur. Autour d’elles, des femmes en jean et veste afghane, des bourgeoises en manteaux bien coupés, des prostituées trop maquillées, des couples homosexuels enlacés, des filles avec leur mère, des mères avec leurs enfants, et par-ci par-là des hommes forçant leur sourire pour cacher leur gêne et manifester leur solidarité. 

                  De sa voix chaude et grave, la jeune femme blonde s’excuse auprès des participantes qu’elle doit bousculer pour avancer. A celles qui la remercient d’être là, elle répond avec un sourire modeste « Mais c’est tout à fait normal » ou « C’est notre combat à toutes ». 

               Arrivée par l’autre côté de la place, une petite brune aux cheveux longs, dossiers sous le bras, rejoint la tribune sous les applaudissements et embrasse les autres intervenantes qui ont déjà pris place. « C’est l’avocate du procès de Bobigny… Et pendant la guerre d’Algérie, la défense des militants FLN… Quel courage ! ». Gisèle Halimi fait taire les acclamations d’un geste énergique, tout en empoignant le micro pour le tendre à Delphine Seyrig qui vient enfin de s’extraire de son bain de foule.

              « Merci, merci, mais nous ne sommes pas là en tant qu’actrice ou vedette du barreau, mais en tant que femmes solidaires » précise la voix inoubliable de « L’Année dernière à Marienbad », « India Song » et autres films d’anthologie. Elle présente les autres intervenantes, laissant longuement acclamer MLF, MLAC, Mouvement des prostituées, et aussi toutes les anonymes qui se battent pour la libération des femmes. Elle parle ensuite de la petite Marie-Claire, adolescente de 16 ans, poursuivie en justice avec sa mère et trois collègues de travail l’ayant aidée à avorter à la suite d’un viol. Les slogans fusent, repris par des milliers de voix « Nous sommes toutes des avortées », « L’Angleterre pour les riches, la prison pour les pauvres », « Avortement libre et gratuit ». 

                      Dominant la place sous son bonnet phrygien, Marianne semble leur tendre pour rectification le document de bronze portant l’inscription « Droits de l’homme ».

     

     

     


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  • Consigne : Dans le cadre de l'anniversaire de Mai 68 (constat de la situation actuelle, que s'est-il passé ? ce que cela provoque en nous)

                                                             

                                                                                        Cours camarade

     

            C’est d’abord comme une rumeur, un lointain brouhaha qui s’amplifie au fur et à mesure que Nicole approche du centre ville. A la hauteur du boulevard, un petit groupe d’adolescents la double en courant, puis un autre, et encore un autre, tous porteurs de calicots enroulées sur de légers montants de bois ou de petites pancartes de carton. Elle s’arrête pour en saisir les mots. « La précarité n’est pas un métier », « Touche pas à mon APL », « Augmentez les salaires, pas les actionnaires »… Un peu plus loin, des femmes accompagnées d’enfants entonnent sur un air connu « Pour la retraite et la sécu, même l’école est dans la rue » 

            Un jeune homme rieur se retourne sur Nicole « Allez Mamie ! Avec nous ! On refait votre mai 68 ! »

           Elle sourit, n’osant lui dire qu’à vingt ans, ce n’étaient ni l’allocation logement ni la crainte du chômage qui les faisaient descendre dans la rue. Ce rêve de liberté ! Faire sauter les carcans ! Sous les pavés la plage ! Faites l’amour, pas la guerre ! L’imagination au pouvoir ! Mais le pouvoir, ce sont les banquiers qui l’ont pris, les prolos désormais appelés salariés ou collaborateurs ne savent plus contre qui lutter, les jeunes squattent leur chambre d’enfant faute de pouvoir s’inventer un avenir. L’utopie s’est diluée dans la réalité quotidienne. 

          De toutes les artères surgissent maintenant des cortèges déjà constitués, dont les slogans ne sont que le sinistre constat de la dégradation sociale et d’une volonté désespérée de survie… Et puis, au bord du trottoir, comme un souffle frais, cette banderole : « Rêve général », et un peu plus loin, « Nous ne serons jamais des winners, connard ! » 

         «  Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », lance alors Nicole à tout hasard en forçant le pas, prise d’un fol enthousiasme. Tout juste si elle ne remonte pas son foulard sur le nez, tout en cherchant du regard les derniers pavés  échappés au macadam. « Ce n’est qu’un début, continuons le combat » reprend une voix, puis une autre, et une autre encore.

     

     

     


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  •             LA DERNIERE FUGITIVE

                                                                                       Tracy CHEVALIER

     

     

    Deux jeunes Anglaises, Honor et Grâce  partent pour l’Amérique rejoindre le fiancé de Grâce.

    Gràce meurt quelques jours après son arrivée avant même d’avoir rejoint son fiancé.

    Honor  reste et s’installe dans le village.

    Rencontre et cohabitation avec une jeune couturière mais rencontre et angoisse avec un cavalier qui arpente le pays à  la recherche des esclaves noirs qui s’évadenrt et tentent de rejoindre Cleveland, localité qui se trouve de l’autre côté de la frontière, dans l’Etat antiesclavagiste où ils seront en liberté.

    Honor protègera et aidera une femme à atteindre et franchir la frontière.

     

    Cette jeune fille me fait peine.

    Il n’y avait que quelques heures que nous avions quitté le port de Marseille que, déjà, accoudée au bastingage, je la voyais, pâle, un mouchoir sur la bouche : le mal de mer !...

     

    Nous avions à vivre des jours et des jours avant d’accoster sur la terre américaine !

    Je lui ai proposé les herbes à tisane que ma grand mère avait glissées dans mes bagages :

    -Si tu  es malade sur le bateau.

    Et notre amitié est née et a duré.

     

    Le voyage s’est terminé et nous ne nous sommes pas quittées : dans l’inquiétude, l’angoisse et le chagrin :  Grâce est morte.

     

    Je suis restée auprès d’Honor.

    La couturière du village m’a embauchée.

    Je participais à la vie des villageois qui m’avaient adoptée ; sauf un, le cavalier Donovan.

    Dès la première rencontre, les présentations faites, le rictus mauvais au mot « esclave » dit avec haine, quand j’ai parlé de cette femme qui m’avait demandé la route de Cleveland.

    -       Vous me le direz si vous en rencontrez d’autres.

    -        Bien sûr que non, me suis-je pensé.

    De ce jour, je fus attentive : quand la nuit venait, je guettais : c’était une femme , un enfant dans les bras, c’était un homme déjà âgé, fatigué, c’était un jeune, énergique et rapide…

    Je les attendais, des victuailles  plein mon panier.

    Et je leur montrais le chemin.

     

    J’avais trouvé une cachette dans les buissons, pour me mettre à l’abri dès que j’entendais

    le battement des sabots du cheval de Donovan.

     

    Il n’a jamais su…


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  • Consigne : une chambre où j’ai dormi

     

    L’évocation de ce nom me fait encore rêver ! J’attendais beaucoup de cette croisière que j’avais choisie pour sa simplicité, jugeant trop sophistiquées,   celles qui se déroulaient en mer et puis, la vue de ces grands paquebots impersonnels, m’effrayait un peu.

    Partie embarquer à Strasbourg pour voguer sur le Rhin, je devais au cours de ce voyage découvrir des villages et des villes à l’abord desquelles le bateau ferait escale pour les visiter.

     

    Je fus un peu surprise en prenant possession de la cabine qui allait être ma chambre durant mon séjour à bord. Située au pont supérieur, il n’y avait point de hublot mais une grande fenêtre qui me permettrait d’admirer le paysage.

    J’observais la couchette, soignée, recouverte d’un dessus-de-lit chatoyant ; les murs décorés de photos reproduisant les sites que j’allais découvrir au cours du voyage. Dans un angle, dissimulé sous un rideau léger, un coffre-fort, je n’en avais jamais vu ! Un plafonnier en forme de fanal d’une époque révolue dispensait une lumière douce et pâle.

     

    Un parfum léger, discret, flottait dans ce lieu qui me devint vite familier. La soirée fut gaie, animée par un équipage jeune, dynamique, qui savait mettre tout en œuvre pour nous divertir.

     

    Revenue dans mon petit logis, je découvris avec bonheur le charme d’une nuit à bord. Je tardais à m’endormir ; peu de bruit, cependant le moteur du bateau, même au ralenti ne pouvait se faire oublier. Quelques pas dans la coursive attestaient du retour des passagers regagnant leur cabine, certains chantaient. De légères vagues venaient frapper la coque du bateau d’un rythme régulier.

     

    Par l’ouverture vitrée, je regardais l’eau du fleuve paisible que des rayons de lune illuminaient. Parfois, à l’approche d’une cité, les lampadaires éclairés faisaient apparaître des rives verdoyantes, fleuries, des monuments qui s’offraient à mes regards émerveillés. Une lumière filtrante pénétrait à l’intérieur.

    Je m’endormis enfin, en pensant que depuis longtemps je souhaitais ce décor ; au cours de mes nombreux voyages je n’avais jamais occupé un endroit aussi douillet ; je trouvais cette cabine accueillante et paisible, dépouillée pourtant, sa petitesse ne tolérant que peu de fantaisie. Parmi toutes les chambres où j’ai dormi précédemment, c’est elle qui m’a le plus émerveillée.

     

    Au réveil, un sentiment étrange m’envahit. Je ne sais pas très bien où je suis. Même sortie du sommeil, je suis encore bercée par le mouvement lancinant de l’embarcation. Je songe soudain à la suite du voyage qui promet d’être un ravissement. Bientôt le « Princesse Sissi » va s’immobiliser, les passagers vont visiter Heidelberg la ville à la célèbre Université sur le Neckar. Demain, ce sera Mannheim !...

     

    Bernadette   -   21 septembre 2017


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  • Johnny entendit son frère rentrer. D’abord le bruit de la chaise renversée sous la véranda et les jurons de Jimmy. Puis, ses tentatives pour ouvrir la porte. Mais Erica avait verrouillé, comme tous les soirs. Johnny suivit les pas qui faisaient le tour de la maison jusqu’à la porte de derrière. Un choc, un grincement, un claquement, la porte du frigo, un verre heurtant la table, contact entre la bouteille et le verre, silence, porte du frigo, bouteille cognant l’étagère, porte du frigo se refermant. Pas traînants dans le couloir, chaussures tombant au sol, grincement des marches de l’escalier en bois, couinement de la porte de la chambre. Silhouette de Jimmy se détachant sur la pâleur de la lune filtrée par l’oeil de boeuf du palier. L’obscurité se reforme, Johnny attend que son frère s’étende sur le lit de l’autre côté de leur chambre.
    - T’étais où ? demande Johnny.
    - Tais-toi, dors.
    - Je dors pas. T’étais où ?
    - Au Domino.
    - Avec qui ? reprend Johnny.
    - Avec personne.
     

    - Si, forcément, avec des gens !
    - Ça te regarde pas, ferme-là et dors ! s’emporte Jimmy.
    - Maman voulait pas que tu sortes. Tu viens d’arriver et tu la laisses seule.
    - M’emmerde pas avec ça ! Tu vas pas t’y mettre, toi aussi ?
    - Pourquoi tu m’a jamais écrit quant tu étais au Texas ? demande Johnny.
    - C’est comme ça, c’est la vie !
    - Non, c’est pas ça la vie, dit Johnny et les sanglots ne sont plus très loin de ses mots.
    - Maintenant, tais-toi, faut que je dorme.
    Frottement du corps de Jimmy contre les draps, soupir du matelas.
     

    *


    Au matin, Johnny regarde son frère. Il l’a entendu geindre toute la nuit, mais il a fait semblant de dormir. Il n’a rien fait quand Jimmy l’appelait, puis appelait Erica. Les draps sont trempés de sueur et de vomi. Jimmy se lève et descend très lentement jusqu’à la cuisine. Il rince le verre resté sur la table, l’essuie et le range au-dessus de l’évier. Il prend la bouteille de lait, la vide dans l’évier et la rince plusieurs fois avant de la poser par terre, contre le frigo. Il prend une bouteille pleine, enlève la capsule, en boit une longue gorgée et la met dans le frigo. Il remonte ensuite dans sa chambre avec les mêmes précautions que lors de la descente. Il se recouche et se rendort profondément.
    Plus tard, il n’entendra pas sa mère entrer dans la chambre, essayer de réveiller Jimmy, le secouer. C’est son cri qui le réveillera.

     

    Jean-Paul


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  • Un roman écrit à neuf mains en neuf mois

     

    Notre atelier d'écriture Écrire en Cercle a vécu la saison dernière une superbe expérience humaine : l'écriture d'un roman collectif. Neuf auteurs, neuf mois de gestation, d'écriture, de réécritures, de discussions parfois acharnées pour tisser, harmoniser, améliorer, corriger. Surtout quand les chapitres commencent à arriver de partout, dès que quelqu'un avait une nouvelle idée ! Nous étions devenu un atelier d'écriture qui n'écrivait plus lors des rencontres bimensuelles : chacun écrivait chez lui, partageait par mail avec les autres qui envoyaient leurs corrections, leurs propositions.

    Et ensuite il a fallu maquetter, illustrer, et encore corriger, et toujours corriger. Le mois de juillet a été consacré aux corrections mais ça nous a donné l'occasion de partager quelques repas au Cabanon !

    Et encore faire imprimer, diffuser. Le livre est paru le 8 septembre, nous en avons fait deux présentations à Gémenos le week-end dernier.

    C'est un projet qui a été rendu possible grâce à la bienveillance de ce groupe dont quelques membres écrivent ensemble depuis cinq ans. Avec bien sûr une grande confiance dans les autres, dans leurs propositions qui ont permis à chacun de lâcher prise, d'accepter que ses textes deviennent les textes du groupe.

    *

    Un roman écrit à neuf mains en neuf moisJe me rappelle de Solange proposant un matin d’écrire un texte collectif et de nous autres nous regardant comme ça, et disant, un peu pour lui faire plaisir, que ben oui, pourquoi pas ?

    Je me rappelle du remue-méninges pour trouver un thème à notre histoire commune.

    Je me rappelle du premier chapitre écrit par Michèle, une histoire de chiens mourant mystérieusement dans un village aux environs de Marseille, de deux adolescents, frères jumeaux, très blonds et assez inquiétants, d’un vétérinaire se posant des questions, une ambiance à la Fred Vargas.

    Je me rappelle qu’on devait écrire un chapitre chacun son tour et puis les chapitres ont commencé à arriver à la sauvage, j’ai une idée, j’écris un chapitre et un jour on réalise qu’on est en train d’écrire un roman.

    Je me rappelle de ces ateliers d’écriture où pendant sept mois on n’écrivait plus du tout parce qu’on discutait de la suite, de l’intrigue, des fausses pistes, des suspects, des coupables, et qu’on se chicanait parfois parce que mon chapitre, je l’ai écrit et j’y tiens alors je le défends.

    Je me rappelle de Josette qui nous a refilé en douce des morceaux de l’histoire de Gémenos, de Saint-Pons, des dirigeables, de la Saint-Éloi, des moniales, et comment tout ça s’est bien intégré dans le récit.

    Un roman écrit à neuf mains en neuf moisJe me rappelle des émois de Bernadette chaque fois qu’on envisageait de trucider ou de suicider un personnage.

    Je me rappelle de ces personnages toujours prêts à nous échapper pour s’amouracher d’un de leurs congénères de l’autre sexe, ou du même, et qu’il fallait retenir à deux mains pour ne pas passer de la Série noire à Harlequin.

    Je me rappelle de nos hésitations, doutes, euphories, découragements ponctuels, brassages d’idées diplomatique-ment canalisées et enrichies par Jean-Paul.

    Je me rappelle que l’on cherchait une cohérence à des textes qui s’accumulaient, qui fuyaient dans des directions différentes, tombaient sur une impasse, partaient à vau-l’eau, désertaient parfois le terrain sur la pointe des pieds, avec un dernier salut amical, remplacés par des talents de dernière heure qui se frayaient un chemin dans une brousse encore épaisse.

    Je me rappelle de cette question lancinante, leitmotiv de chaque atelier : de quoi peuvent bien mourir ces foutus chiens ?

    Je me rappelle des repas au Bar de la Pipe, où l’on ne suce pas que des glaçons, à se disputer sur le nombre d’exemplaires auquel nous allions faire imprimer notre histoire.

    Je me rappelle d’avoir dit que, bien sûr, tous les gens qui viennent dans nos ateliers, ils auront tarpin envie de le lire et qu’il faudra faire une soirée pour la rentrée littéraire de septembre !

    Je me rappelle aussi qu’en français on ne dit pas « Je me rappelle de... » ; mais nous, ici, on le dit !

    Un roman écrit à neuf mains en neuf mois

    Pénétrez dans les petites rues, les placettes... et les niches de Gémenos pour découvrir l'origine de l'hécatombe qui touche ce village provençal.
    C'est en vente à Gémenos chaque samedi matin au Cercle, place Clemenceau, ou chez le marchand de journaux, ou sur commande par mail à "lou.brigou@gmail.com" : 8 euros (10 € avec le port)
     

    Un roman écrit à neuf mains en neuf mois


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  • Exercice de style

     

    Texte à travailler :

    Un homme d’affaires pressé rencontre une petite vieille en robe de chambre à fleurs bleues sur le quai d’une gare perdue en pleine campagne. Elle parle à un lampadaire cassé. Il lui demande si tout va bien, elle ne semble pas l’entendre ni lui porter attention. Il la secoue un peu et les lunettes de la grand-mère tombent ; elle cligne des yeux, un peu sonnée, se tourne vers l’homme d’affaires et dit : « vous avez l’air d’avoir froid, voulez-vous ma robe de chambre ? » 

                                                   -------------------

    Dans la petite gare de Saint-Eustache perdue dans la garrigue cévenole, un homme d’affaires guette l’arrivée du train ; il est sûrement pressé puisqu’il consulte sa montre régulièrement. Tenue soignée, costume-cravate, seul son attaché-case fait état de plusieurs années de service. Il arpente le quai nerveusement dans un sens, puis dans l’autre l’air étonné de n’y voir aucun voyageur ; aurait-il manqué le train ?

    Que fait cet homme ? D’où vient-il ? Où va-t-il ? Est-ce un représentant de commerce chargé de faire connaître le matériel agricole usiné dans la région ?

    Il se décide à consulter le chef de gare lorsque des éclats de voix attirent son attention.

    Auprès d’un lampadaire, encore allumé, rouillé, cabossé, une vieille femme invective violemment celui-ci.

    Vêtue d’une robe de chambre délavée dont seules de grosses fleurs bleues apportent un peu de fantaisie, elle interpelle son interlocuteur en ces termes « depuis que tu me promets de téléphoner à Frédéric pour connaître le jour où il m’emmènera avec lui faire ce beau voyage qu’il me promet depuis si longtemps,  vas-tu te décider enfin » ? Elle s’énerve, trépigne, tape des pieds.

    L’homme d’affaires inquiet s’approche de la pauvre femme qui ne le voit pas ; il la secoue, l’interroge : « allez-vous bien ? Avez-vous besoin d’aide » ? Un peu sonnée, elle perd l’équilibre, ses lunettes tombent, ne voit plus rien mais fixe l’homme ; « Ah ! te voilà enfin, tu as l’air gelé, veux-tu ma robe de chambre ? »Sans attendre sa réponse, joignant le geste à la parole, la voilà en chemise de nuit ; elle suit l’homme, s’accroche à sa veste désespérément .

    Le train enfin entre en gare. Elle s’y engouffre, persuadée suivre son fils qui va enfin réaliser son rêve d’évasion…. !

     

    Bernadette – 7 septembre 2017


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  • Le choc de la Rentré littéraire 2017 ;-)

    Ne manquez pas la sortie du thriller gémenosien. Présentation à Gémenos, Bar de la Pipe, samedi 9/09 à 11 h 00 en présence de l'auteure, Lou BRIGOU.

    Série noire pour crocs blancs


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  • Écrire un romanDe novembre 2016 à juillet 2017, l'atelier a conjugué ses forces pour écrire un roman collectif. Le roman est à présent terminé, il part chez l'imprimeur et sera disponible pour la Rentrée littéraire de septembre 2017 !

    Ce fut une aventure riche d'enseignements qui a permis aux participants de se poser ensemble les questions que se pose tout auteur écrivant un roman.

    Pour la saison 2017-2018, nous reprenons le rythme normal de nos écritures.

    Écrire un roman


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  • Oh! elle arrive toujours avant moi pour se servir et elle en fait des provisions ! Heureusement, la réserve est importante : il y en aura pour tout le monde.

    Et elle revient!...

    Moi aussi, je vais faire plusieurs voyages : j'ai une famille nombreuse à nourrir.

    Nous n'habitons pas loin : nous avons trouvé  un hébergement agréable, pas loin du village, près d'une allée d'oliviers; Nous pensons y rester plusieurs mois. Le père de mes petits revient régulièrement : j'aimerais qu'il vienne plus souvent. Les petits sont jeunes ; j'ai beaucoup de travail pour m'occuper d'eux. Et il faudra tenir encore longtemps avant qu'ils soient capables de se débrouiller sans moi.

    Je prends, quand même, quelques loisirs : rencontrer mon amie Mésa, par exemple. On a bien ri, l'autre jour en comparant nos coiffures : moi, j'avais une belle couleur noire sur toute la tête et elle, elle avait une huppe toute droite au-dessus des yeux !

    Quand nous sommes revenues au nid, mes oisillons nous attendaient; Un garçon  qui nous regardait a crié :

    Oh! une mésange à tête noire et une mésange huppée !


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  • Il doit être midi.La chaleur est violente.

    Allongée sur des touffes d'herbe sèche, j'essaie de me retourner en m'agrippant aux arbustes tout proches : des touffes d'argeras me déchirent les mains.

    Vous vous demandez si j'ai passé la nuit là. Vous reconnaissez l'endroit : c'est le St Pilon.

    A deux ou trois mètres, vous me montrez "le pas du cavalier" cette empreinte légendaire de sabot dans la roche, au bord extrème de la falaise. La grotte est en bas, au-dessous.

    Comment suis-je arrivée là ?

    Ah! oui. Hier, c'était le souper à St Pons, le lendemain de la St Eloi.

    Vous y étiez peut-être.

    Nous étions une bande de jeunes. Nous avons dansé.  Les autres sont descendus au village en farandolant.

    Fernand et Joseph m'ont dit :

    Chiche, on monte à la Ste Baume ?

    On a beaucoup ri et on a marché et on a bu : c'était doux et fort ce que Fernand m'a obligé à boire, plusieurs fois dans la montée.

    On est à la grotte.

    Allez, on  grimpe jusqu'au St Pilon. Je te porte, dit Fernand.

    J'aurais voulu m'arrêter là redescendre.

    nous étions seuls.

    Joseph est allé inspecter l'intérieur de la minuscule chapelle.

    Il est resté longtemps.

    Et Fernand m'a demandé d'être gentille avec lui. Et il m'a enlacée.

    A deux pas c'était le vide.

    Je me suis accrochée à lui.

    Tu vois ; il vaut mieux dire oui. Sinon.....regarde ....tu risques de tomber.

    Je ne suis pas tombée.....

    Et ce matin, je suis là, toute seule.

     

     

     


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  • Se faufiler entre les mailles de ces arbustes souples qui barrent le chemin pour, enfin, sentir sous ses pieds nus, la douceur de ce tapis de coton vert brodé de motifs de pâquerettes.

    C'est le travail de ce moment : ouvrage ajouré que je m'impose de tisser, jour après jour, pour réaliser l'oeuvre de découverte de ce coin de campagne.

    Demain, sur le métier de mes genoux joints, je tracerai d'autres points de tiges de fleurs cueillies pour tresser l'ouvrage de ce nouveau jour.

     

    La traverse Cavaillon dévale la pente. Prudemment, elle marque un temps d'arrêt au Plan Cavaillon puis descend à la rencontre de la rue de la République.

    Celle-ci m'encourage à la suivre jusqu'au lavoir qui me fait signe :

          Viens voir la pierre où tante Pigne venait laver ton tablier.

    Le chemin, à droite, se hisse jusqu'au jas. Un petit sentier, tout propre du nettoyage de Valérie, m'invite à venir le voir de plus près. Curieuse, je lui emboîte le pas. Il m'accompagne pendant un long moment.

    En ba, le village n'arrive plus à se faire entendre. Je suis dans la colline qui, elle, est silencieuse.

    Quelques lauriers se tiennent bien droits de chaque côté du chemin en prenant bien garde de ne pas l'envahir.

     

     


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  • VIES ORDINAIRES

     

    Emmanuel BOVE

    Henri CALET  « La belle lurette »

    Pierre MICHON « Vies minuscules »

     

     

                                                                 MA GRAND MERE

     

     

    Anna, ma grand mère, a perdu sa mère alors qu’elle était toute petite.

     

    Placée chez les Sœurs, elle me racontait les matins froids dans le dortoir : les « grandes » avaient le devoir d’aider les « petites » comme elle, à sortir les vêtements de dessous les couvertures et à s’habiller.

     

    Jeune fille, elle apprend la couture comme la plupart de ses amies.

    Sa carte d’identité porte la mention « tailleuse » sur la ligne : profession.

     

    Adulte, elle se marie avec Boyer  ( étant l’aîné, on ne l’appelait pas par son prénom,

     François mais par son nom de famille.)

    Elève aux Beaux-Arts, il devient peintre décorateur, peintre en bâtiment, peintre en lettres.

    Ils ont deux fils : Louis et Hyppolite.

    Hyppolite est « attardé » comme on disait. Il ne saura jamais lire ni écrire. Il travaillera avec son père et son frère. Il mourra avant elle, comme elle l’avait souhaité « m’occuper de lui jusqu’au bout »

    C’est une vie de dévouement permanent.

    Son père et sa sœur qui mourra « poitrinaire » ( tuberculeuse) vivent  avec elle.

    Plus tard ce sera son beau-frère et ses trois enfants qu’elle accueillera après la mort de leur maman.

    Plus tard,encore, c’est un couple de « novis » amis, qui s’installeront  dans l’appartement  laissé vide.

    Ils entreront véritablement dans la famille tant l’intimité deviendra profonde.

     

    « La maison d’Anna, c’est le réfugium peccatorum » disent les voisins !

     

    Elle accueille, elle aide : couture, cuisine….

    A part les commissions qu’elle va faire chez Nini Paul, avec son sac en toile cirée qui traîne presque par terre, elle passe de longues heures à sa machine à coudre.

     

    Le dimanche, c’est souvent Eoures où son beau-frère s’occupe du Cercle du village et où il a besoin d’aide (encore !) pour les repas,  les Pastorales, les concerts de l’orchestre amateur  où mon père joue du cornet à pistons.

     

    J’aimais, le soir, sur ses genoux, avant qu’on mette de la lumière, l’entendre chanter « Connais-tu le pays… » et d’autres airs d’opéra que mon père répétait.


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  •      Traînant un peu les pieds, il quitte la grande avenue pour pénétrer dans le marché. Lentement, il fait le tour des étals, compare les prix, s'arrête, revient sur ses pas. Le regard qu'il pose sur les marchandises est las. Celui qu'il pose sur les gens qui le bousculent en s'impatientant de sa lenteur, est étonné, presque enfantin. Il fait répéter plusieurs fois le prix de ses achats, comme s'il cherchait à le deviner sur les lèvres du commerçant, sort d'une main tremblante un portefeuille usé qu'il ouvre sur un tas de pommes de terre pour en tirer un billet qu'il tend avec un sourire d'excuse. Non, il n'a pas la monnaie. L'appoint non plus. Il enfouit les pièces dans sa poche avant de replier son portefeuille et le ranger soigneusement dans la poche intérieure de son pardessus râpé. Il reprend le cabas qu'il a posé à ses pieds, s'excuse auprès des clients pressés et, un peu déséquilibré par la charge, se dirige vers le boulanger. Là, il connait le prix de la baguette, a préparé les pièces et se sent plus sûr de lui. Il hasarde même une réflexion sur le temps, et ne semble pas s'apercevoir que nul ne lui répond.

     

         De retour au pied de son immeuble, il monte lentement les trois étages d'un étroit escalier en vis. De temps en temps, il vacille, sans pouvoir attraper la rampe. Il s'arrête, rétablit l'équilibre et repart en soupirant. Il ouvre sa porte et retire son pardessus d'une main, la manche droite restant enfoncée dans la poche. Il s'affaisse sur le vieux fauteuil de cuir et masse en grimaçant le moignon autour duquel flotte sa manche de chemise. Sur le mur, une photo couleur sépia le montre à vingt ans, entouré d'autres soldats au regard résigné, en capote et bandes molletières. Peu avant que l'obus ne tombe dans la tranchée.


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  •          Elle quitta l’allée principale qui menait au phare et sur laquelle elle avait dû serpenter entre vélos, familles avec poussettes, touristes bedonnants sortant en rangs serrés d’un autocar. « Peuvent pas rester devant leur télé », maugréa-t-elle, pleine d’une mauvaise foi qui lui fit un peu honte. Mais elle avait un tel besoin de couper avec le monde, qu’elle en voulait à quiconque s’interposait entre elle et cette nature dans laquelle elle voulait se fondre. Le grand silence des marais, strié des seuls cris, plaintes, feulements et battements d’ailes d’oiseaux, l’avaient apaisée depuis plusieurs jours, mais elle avait eu envie d’élargir son horizon bucolique en avançant vers la mer. Mal lui avait pris de choisir ce lieu qui semblait rassembler tous les visiteurs de l’île. Alors peut-être, ce petit chemin sablonneux qui s’écartait des grands déplacements et qui, longeant la côte en contrebas, devait bien déboucher sur le grand large.

            En escaladant la dune, elle commença par l’entendre gronder, battre, rouler, avant de découvrir cette immensité verte, bleue, noire, blanche, venant se fracasser sur les rochers. Un élément liquide venu du fond d’un horizon plombé pour se déchaîner à ses pieds, exploser en gerbes éblouissantes traversées par des vols de mouettes et de bécasseaux. Son coeur se mit à battre à l’unisson, à parcourir avec détermination l’étendue chatoyante pour venir briser ses colères, ses haines, ses peurs, contre la rude roche, puis se laisser aller dans le creux sableux, musarder dans cette douceur dorée, avant de repartir apaisé, régénéré.


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