• Première journée d'école

    Dans le cadre du "récit familial", écrire à la troisième personne du singulier et au passé une scène qui marque son époque à travers des objets, évènements et sentiments.

     

          Elle regardait maintenant l’immense portail entrouvert surmonté du nom « Ecole Communale ». D’autres enfants accompagnés d’un adulte, tous à pieds bien sûr, (il était inimaginable que même ceux qui avaient une voiture la prennent pour circuler dans le même quartier), convergeaient vers l’austère bâtiment de pierre grise aux fenêtres grillagées. Une femme à lunettes, au petit chignon serré sur la nuque, guidait au fur et à mesure vers le seuil  les bambins vêtus de tabliers roses, bleus, unis ou à carreaux. Pour se laisser pousser de l’autre côté, Martine avait dû lâcher sa mère et se cramponnait au petit cartable de cuir fauve qu’elle lui avait mis entre les mains avant de l’embrasser rapidement et de faire demi-tour.

          Arrivée en plein inconnu dans un espace entouré de murs, au milieu de la bousculade, des cris et des pleurs, la petite fille n’avait qu’une idée: repartir. Mais en haut du perron, une dame tirait sur la chaîne de la cloche, et le son strident avait suspendu le tumulte de la cour. Des maîtresses faisaient mettre filles et garçons sur des rangs distincts, en leur interdisant, front plissé et doigt posé sur la bouche, de parler, de pleurer ou de rire. Derrière deux longues nattes blondes sur un tablier fermé dans le dos par des boutons, poussée par une autre qui lui donnait des coups derrière les chaussures, Martine se trouva propulsée dans une salle, se laissa choir sur un banc à sa mesure et posa le précieux  cartable sur une table de bois inclinée, en haut de laquelle un récipient de porcelaine blanche contenait un liquide violet.

      Elle essuya ses larmes et son nez sur sa manche recouverte de tissu plus foncé maintenu par deux élastiques, et entreprit d’explorer les trésors qui lui étaient compensation : un cahier et son buvard orné d’une plaque de chocolat Menier, un plumier de bois au couvercle coulissant décoré de décalcomanies de fleurs, dans lequel elle avait rangé un porte-plume en os, un crayon à la mine pointue, une gomme bleue et rose, une règle verte, un taille-crayon rouge et un drôle de bonhomme  jaune avec deux longues jambes et une toute petite tête, que sa mère avait appelé compas. Pour la laisser choisir, la marchande avait étalé sur le comptoir toute une série de petits outils multicolore pour écoliers, en disant que cette matière qu’on appelait le plastique permettait maintenant de faire des objets plus gais qu’avant. Elle avait alors eu une réflexion sur la guerre et les restrictions qui avaient encore suivies; elle avait soupiré de soulagement en disant qu’on en était enfin sortis et que les temps étaient à la nouveauté. Elle avait encore parlé de machine à laver et d’aspirateur, mais Martine n’écoutait plus : elle regardait une boîte que venait de sortir la dame d’un tiroir placé sous la caisse enregistreuse. Des tubes transparents à facettes y étaient alignés, à l’intérieur desquels on apercevait un mince tuyau bleu. La marchande avait pris en main l’un de ces drôles de crayons pour montrer la minuscule bille que l’on pouvait faire tourner à l’extrémité, et avait tracé des gribouillis sur une feuille. « Quand tu sauras bien écrire, tu pourras demander à tes parents de t’en acheter, ça vient de sortir, mais bientôt, tout le monde en aura un; ça s’appelle un stylo-bille ou une pointe bic ». Elle avait aussi ajouté d’un air complice « avec ça, tu ne risqueras plus de faire des pâtés ». 

          Plus de pâtés ? Pourquoi ? Martine aimait  pourtant bien faire des pâtés de sable pendant les vacances, elle aimait mieux ça que de se baigner dans l’eau froide avec la grosse bouée en caoutchouc noir, elle aimait mieux ça que d’aller grimper à l’échelle ou faire le lapin au Club Mickey dans son maillot de bain tricoté qui descendait toujours, elle aimait mieux ça que… d’aller à l’école. Pourquoi les enfants sont-ils toujours obligés d’obéir aux grands ? Vivement qu’elle soit grande à son tour.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :