• Partir du réel pour entrer dans l'étrange

     

    Les dossiers s’étaient accumulés, la plupart insolubles. Le téléphone saturé. Le chef de service de mauvaise humeur. Le chauffage en panne, tout comme la machine à café.

    Au moment où elle referme la porte sur cette journée calamiteuse, une libellule plane devant elle et se pose sur la jardinière du bar voisin. Elle n’en a jamais vue d’aussi grande, aussi gracieuse, aussi colorée. Des nuances de mauve, de bleu, de rose, se mêlent au vert habituel des ailes diaphanes. Vite une photo. Elle fouille en vain le fond de son sac, en renverse le contenu dans l’herbe, entend un rire moqueur, lève les yeux sans voir personne. Derrière l’arbre peut-être. L’arbre ? Il y avait un chêne sur la place ? Elle n’y avait jamais prêté attention, pensant plutôt à un petit olivier. Et l’herbe ? Là, elle se rappelle bien des pavés irréguliers. Elle s’y était même tordu un pied. Ils auraient donc décidé de végétaliser la ville ! Arrivée en courant ce matin, elle n’avait pas regardé autour d’elle. La rue qu’elle emprunte maintenant est devenue chemin de terre bordé d’arbustes et de plantes sauvages. La libellule  y semble à son aise, voletant de fleur en fleur.  Tout au bout : la mer. Le bouleversement climatique s’est-il brutalement accéléré, pour avoir effacé la bande côtière ? « Par ici » entend-elle : une petite voix tombée du mat d’un bateau. Là-haut, la libellule lui fait signe en battant doucement des ailes. Sur le pont, chats, chiens, lapins, écureuils, sont à la manoeuvre. Deux ratons laveurs nettoient la proue, révélant le nom écrit en lettres multicolores : « La belle vie ». Elle embarque sans plus s’interroger. 

     

    Les cinq sens et les plaisirs du corps : le toucher 

     

    Agréable

    Il la soulève, la couche sur la table, la foule à pleines mains, la redresse, enfonce ses doigts dans la fraîcheur humide, encercle la taille, palpe les hanches, le ventre, presse délicatement un sein puis l’autre, laisse errer sa paume sur ces formes rondes, ce grain lisse et soyeux, entoure le visage de ses deux mains en coupe, caresse du pouce les paupières closes. Il saisit un drap humide pour la recouvrir. Demain, il modèlera les cheveux.

     

    Désagréable

    Premières pluies après la sécheresse de l’été, chemin détrempé. A la cave, les vieux sabots abandonnés depuis le printemps. Premier contact dur et froid du bois et du cuir contre le pied nu qui s’enfonce avec précaution. Au bout, une masse élastique se tasse sous la pression. Vieille chaussette oubliée ? Le pied recule, se pose sur le sol granuleux pendant que la main avance, saisit, extirpe cette douceur trompeuse : une souris en décomposition.

     

    Les sons

     

    Emotion provoquée par une musique

    -  Ouh là, ça craint ! 

    Nicolas se penche pour tourner vivement le bouton de l’auto-radio et soupire de soulagement au déferlement de sons suivant.

    -   Non, non, reviens à la station précédente. 

    Nouveau soupir, exaspéré cette fois, mais retour de la voix suave. Pas besoin de fermer les yeux (surtout au volant) pour me retrouver dans le café miteux dont nous sommes les seuls clients. Il vient de glisser une pièce dans le juke-box, me tend la main, m’enlace. Ce n’est plus contre le volant que je me serre, mains tremblantes, jambes qui se dérobent, cœur battant la chamade comme si je sentais encore sa joue douce et chaude contre la mienne, ses cheveux longs qui effleurent mon front. Je peux même respirer son Eau de Cologne qui m’imprègne tout entière. « Elles te feront un blanc manteau, les neiges du Kilimanjaro, elles te feront… où tu pourras dormir, dormir, bientôt ».

    -  Waah ! tu vas pas t’endormir sur ce truc ringard, hein, ça va bien la nostalgie ! C’était papa, au moins ? 

     

     

     


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  • Un peu dans le désordre, des textes que j'avais omis de copier dans ce blog

    Le roman familial : un personnage

     

    Ses yeux bleus pouvaient prendre des tons de tendre porcelaine ou la noirceur de l’orage. Il pouvait être câlin, rieur, ou tellement refermé qu’on osait à peine lever les yeux sur lui, encore moins lui adresser la parole. Si cela devait tout de même se produire pour les nécessités professionnelles ou domestiques, aucun son articulé ne sortait de sa bouche pincée. A peine un grognement ou un signe de tête derrière le comptoir,  lorsque ma mère se hasardait à demander si la commande réclamée par Untel était arrivée ou, à table, s’il reprendrait des pommes de terre.

    Enfant, je l’ai adoré. Adolescente, je l’ai haï. Aujourd’hui, je le pleure.

     

    Roman familial : une époque

     

    On l’avait déposée devant le haut portail de l’école, dans son tablier à carreaux roses et blancs boutonné dans le dos. La force d’une main inconnue l’avait arrachée à la main de sa mère et tirée dans la cour. Au milieu de la marée d’enfants qui couraient et se bousculaient en criant, elle se cramponnait comme une naufragée à la poignée de son cartable imitation cuir. A ce moment-là, elle oubliait pourtant les trésors qu’il contenait. Le cahier vert et son buvard à l’enseigne d’une marque de chocolat, le plumier de bois décoré de fleurs et dont le couvercle tournait sur lui-même pour découvrir une gomme rose et bleue, un crayon rouge, un taille-crayon en forme de chien, et le plus beau de tout : un long porte-plumes de bakélite claire muni d’une minuscule loupe. Y poser l’œil permettait de voir un bateau sur la mer. C’était sans doute cela qui avait fini par lui faire accepter de prendre le chemin de l’école. La dame de la papeterie avait étalé sur son comptoir un assortiment d’outils d’écoliers multicolores et annoncé d’un air émerveillé : « du plastique ! les enfants de maintenant ont bien de la chance !».  Avec un sourire prometteur, elle avait ensuite échafaudé pour la fillette un projet d’avenir intéressant : «  Quand tu sauras écrire, tu pourras avoir aussi cela… » D’un tiroir caché sous la caisse, elle avait sorti une boîte dans laquelle étaient alignés des sortes de crayons translucides qui laissaient entrevoir en leur milieu de fins tubes bleus ou rouges. Elle avait alors tracé avec l’un d’eux des gribouillis sur une feuille et invité la petite fille à faire de même : les traits avaient l’air de courir tout seuls, sans avoir besoin de tremper la plume dans l’encrier, comme elle redoutait d’avoir à le faire. «  Cela s’appelle un stylo-bille, c’est tout nouveau, et avec ça, on ne fait plus de pâtés » avait dit la dame en la regardant d’un air supérieur. Des pâtés ? Pourtant, elle aimait bien en faire sur la plage. C’est encore loin, la mer ?

     

    Autour d’un tableau de Hopper

     

     C’est quoi la fin d’après-midi ? Le soleil se prépare déjà à disparaître derrière la maison d’en face,  les murs prennent des tons dorés, le vent du soir commence à soulever le rideau de la fenêtre et les plis de ma robe. De l’intérieur, grand-mère vient de crier que le pilier du porche est fatigué de me soutenir et que mes jambes vont bientôt prendre racine. Cette fois-ci pourtant, je suis sûre qu’il va surgir dans sa voiture décapotable, sauter souplement par dessus la portière, me serrer longuement dans ses bras, chercher la fraîcheur de ma bouche.

    Il ne m’emmènera pas dans l’un de ces cafés où des hommes et des femmes noient leur solitude sous des néons blafards, ni dans  l’une de ces chambres où les draps semblent des suaires, pas même dans l’une de ces maisons plantée au milieu de nulle part.

     

    Ensemble, nous fuirons l’univers hopperien. 

     

     

     

     

     

    Déchirures (en fragments)

     

    Minuscule poupée blonde, boule de douceur serrée contre moi sur la balançoire de notre enfance. 

    Balançoire abandonnée, cassée, rouillée, jetée.

     

    Enfants en maillot jouant avec les vagues. Adolescentes rieuses, fières de leur robe gonflante et de leurs cheveux crêpés. Couple enlacé, tendres regards.

    Clichés jaunis, pages écornées, arrachées, perdues. Photo déchirée en son milieu : la mariée reste seule à sourire dans ses voiles.

     

    Yeux clos, lit de fleurs blanches. Plus jamais les rires, les chuchotements, les confidences, les promesses, les partages. Plus jamais l’enfance. Plus jamais la vie.

     

    Au cabanon

     

    Depuis la restanque supérieure qui flanque la modeste maison chargée d’années et de souvenirs, la vue sur le vert massif de la Sainte Baume se faufile à travers un épais fouillis végétal. Hautes herbes ondulant sous la brise, amandiers croulant sous les coques encore fraîches, chênes à la ramure dévorée de soleil. Dans le grand pin, une cigale lance une première trille, bientôt suivie par une autre, et une autre encore. Brève répétition avant les symphonies du plein été. Le silence rétabli est aussitôt habité par un lointain appel de coucou et, plus proche, un puissant bourdonnement. Des parois éventrées d’un meuble abandonné monte le halo de centaines de particules lumineuses se croisant dans un désordre frénétique. Si on y regardait de plus près… Mais non, mieux vaut passer discrètement son chemin, ça pique. 

     

    Un visiteur au cabanon

     

    Assis au bord de la restanque comme il l’a toujours fait, Victor surveille l’entrée. Depuis combien de temps ne s’étaient-ils pas revus ?  Il finit par se lever et s’approche lentement du portillon. Plaisir de fouler l’allée récemment débroussaillée, craquante d’herbe sèche et d’aiguilles de pins. Souvenir des cavalcades d’enfance et d’interdits délicieux à transgresser : ne pas franchir la clôture, ne pas grimper dans le gros chêne, ne pas aboyer pour taquiner le chien du voisin. Le chien est mort depuis longtemps et il est maintenant bien vieux, l’ancien voisin. Aujourd’hui, il a quitté sa maison de retraite, s’est fait déposer par son fils un peu plus bas pour le plaisir de faire seul la dernière montée. Il n’aurait pas dû. Ce n’est pas les jambes qui lui manquent, non, c’est la douceur du passé. La colline et ses murets de pierres sèches colonisés par des villas sans âme. Les genêts qui illuminaient le chemin, remplacés par des grillages, des haies taillées au carré. La terre et les pierres recouvertes par un noir bitume. Les écureuils qui sautaient d’arbre en arbre désormais chassés par les voitures et les chiens qui hurlent méchamment dans chaque propriété. 

    Pourtant, une fois poussé le vieux portillon à peine plus vermoulu qu’antan, la magnificence intacte de la colline s’offre à lui. Au fond de l’allée, le même cabanon, son toit de tuiles moussues, la porte ouverte sur la fraîcheur de la cuisine. Et la chaleureuse accolade de son vieil ami, la voix émue.  « Allez Pierrot, on va boire l’apéro ».

     

     


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  • À la manière de Sei Shônagon dans ses Notes de chevet, nous écrivons "Les choses qui..."

    Les Notes de chevet (枕草子, Makura no sōshi?) est une œuvre majeure de la littérature japonaise du XIe siècle, attribuée à Sei Shōnagon dame de compagnie de l'impératrice consort Teishi (定子) durant les années 990 et au début du XIe siècle de l'époque de Heian.

    Wikipédia

     

     

    • Les choses qui frappent de stupeur

    Quand on lui parle ses yeux bougent. J'ai fini par comprendre : elle a un compteur dans la tête. 5-7-5. Elle compte tout en pieds et décompose : 2 phonèmes, 1 phonème et 2 phonèmes égalent 5 pieds pour un premier vers. 3 puis 1 puis 3 égalent 7. 7 pieds. Deuxième vers. 2 puis 1 puis 2 égalent 5 à nouveau. Troisième vers. Tout son univers est Aïku.

    On est en juillet. Je dois demander au voisin si les travaux au brise roche vont durer tout l'été. Justement le voilà qui discute derrière le grillage.
    - Bonjour, excusez-moi. Vous...
    -Vous ne voyez pas que je suis occupé ! Aboie-t-il

    Lorsque je rends visite à Marie-Christine à mon retour de vacances, je reconnais dans sa chambre sur le dossier de sa chaise la chemise de mon mari.

     

    • Les choses qui distraient des moments d'ennui

    Fuir cette soirée et partir seule sur la plage. Songer à retourner à cette soirée, peut-être.

    Je ne m'ennuie jamais. Est-ce que l'ennui me distrairait ?

    Accrocher le tableau de l'entrée à l'envers. L'occasion pour lui de dire autre chose et de manifester sa rébellion face au dictât de l'artiste.

    Commander des pizzas ce soir et éviter de contempler les brocolis dans le tiroir du réfrigérateur vide.

    Prendre mon Calepin et écrire R-I-E-N

     

    • Les choses qui semblent pures

    Elle dort profondément, la joue appuyée sur l'oreiller, une petite auréole humide au coin des lèvres entr'ouvertes.

    Tous les muscles bandés il saute comme un cabri d'un rocher à l'autre au dessus du torrent bouillonnant, tendu vers le ciel.

    La ligne de partage entre falaise et prairie mangées par la brume, occupée par le chamois.

    Le lever du soleil en pleine mer sur l'horizon au moment où tout est fondu dans la lumière indécise. C'est fugace. Très vite la chaleur nous écrase.

     

    • Les choses vulgaires
    C'est comme l'ennui, il faut vraiment chercher. Ma voisine, celle dont le mari aboie,
    pomponnée zumba, qui gaspille l'eau potable chaque matin pour laver sa terrasse sous les pins, avec son mobilier d'extérieur en caoutchouc orange vif, ça c'est le crocodile, et argenté, les poufs énormes.

    Le chasseur tire en l'air. Il crie « j'en ai marre de vos promenades à cheval là où je chasse ! Tirez-vous ! » « Mais vous chassez quoi, bon sang, dans cette pampa ? » Il est 17 heures. « eh bien, les palombes ! » En colère il fouille sa besace et jette deux pigeons à nos pieds.

     

    • Les choses qui ne servent plus à rien mais qui rappellent le passé

    Dans ma chambre il y a un carton. Dans le carton de la laine en pelotes. Les pelotes sentent le mouton. Les couleurs chaudes sont naturelles : écorces, racines, cochenille. Pas un ver. Sous les pelotes se trouvent les outils en bois qui font passer la laine d'écheveaux à pelote. Les enfants grandissent trop vite.

    Ma copine part au canada début novembre. Je lui prête ma vieille doudoune Jamet orange. Elle sent l'odeur de fioul de l'ancien bateau où elle a séjourné plus de vingt ans dans le placard à cirés.

     

    • Les choses qui font rire

    Vous connaissez l'histoire des trois petites chattes sur la route ?
    Il y a une flaque. La première y met la patte, une voiture passe, l'écrase. La deuxième y met deux pattes. Une voiture passe. Écrasée la petite chatte. La troisième s'y roule, une voiture passe qui l'écrase.
    Devant Saint Pierre assisté de Saint Chose et Saint Truc, elles sont jugées :
    -1/ pauvre petite chatte ! Tu n'as rien fait de mal. C'est le paradis pour toi.
    -2/ pauvre petite chatte ! Tu n'as rien fait de mal. Tu vas au paradis.
    -3/ pauvre petite chatte, tu...AH ! Tu t'es roulée dans la flaque ? Tu vas en enfer.
    Plus les chattes sont mouillées, et plus les saints sont durs.

    Françoise V.


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  • Je m’appelle Victor, je suis haï de tous.

    Du plus loin que je me souvienne, on me regarde de haut. Je suis le moins que rien, celui qui n’a jamais son mot à dire, la dernière roue de la charrette.

    N’ayant jamais connu mon père, je fus élevé par ma mère avec mes frères et sœurs. Passés les jeux de la prime enfance, chacun n’a rapidement plus pensé qu’à soi et personne ne s’est plus occupé de moi. Nous avions tous trop affaire à tenter de survivre dans des conditions que vous auriez du mal à imaginer.

    Ma chance, ou du moins ce que je crus sur le moment en être une, fut d’être placé dans une famille d’accueil. Une histoire classique, couple sans enfant et n’en pouvant point avoir. Ils me reçurent comme le messie, la dernière merveille du monde, s’enthousiasmant à chacune de mes facéties, me nourrissant comme jamais je ne l’avais été, me prodiguant caresses sur caresses. Ils n’auraient pas mieux traité leur propre fils.

    Mais l’enthousiasme des débuts finit par s’étioler. Mes bêtises les amusèrent de moins en moins, les lassèrent  puis les contrarièrent. Je vis durcir leur regard et les caresses s’espacer. Je grandissais, j’étais moins drôle. Il est vrai que je ne répondais pas toujours à leurs attentes, que la propreté n’était pas mon fort et que je réussissais dans rien de ce qu’ils tentèrent de m’apprendre. Je devins le gêneur, j’étais plus une contrainte qu’une satisfaction.

    Alors je me dis qu’il faudrait en finir.

    Pourquoi s’acharner à retrouver l’amour perdu ? Il en va pour lui comme pour nous :  ce qui est mort ne peut renaître.

    L’adolescence n’est pas un âge facile, tout le monde en convient. Mais les adultes ont tendance à penser que les difficultés sont pour eux quand les jeunes vivent souvent un calvaire. C’était mon cas. J’avais besoin d’espace, de liberté ; je ne pouvais plus rester entre les quatre murs d’une maison. Je décidai de partir.

    Dehors, tout m’attirait. Je visitai le monde, ou du moins un monde à mon échelle, errant dans la ville, allant de rencontre en rencontre. Je m’acoquinai avec quelques uns de mes semblables. Ensemble, nous étions plus forts pour survivre dans la rue. Nous défendions le territoire que nous nous étions arrogé et plus d’un s’en repartit en sang et la queue basse après une tentative d’approche promptement réprimée.

    Mais la rue n’est pas tendre et là aussi je devins le souffre-douleur de mes compagnons. Pour une raison que j’ignore, mais sans doute n’en était-il pas même besoin, ils commencèrent à me montrer les dents avant de m’exclure définitivement de la bande.

    Aujourd’hui, les années m’ont rattrapé, le manque de soins a fait de moi une épave. Je parviens tout juste encore à échapper aux tournées des gens bien intentionnés qui voudraient me tirer de là pour me placer dans des lieux qui seraient, je le sais, des mouroirs. Ce n’est pas l’amour que je lis dans leurs yeux aussi préféré-je les fuir et me terrer dans un coin dont aucun chien ne voudrait et où personne ne viendrait me chercher. Pourtant, moi aussi j’aurais droit à un peu de bonheur.

    Je ne suis pas un chien !


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  • UNE PHOTO

     

    Elle doit avoir cinq ans. Elle a, dans les bras, un gros bouquet de lilas d’Espagne .

    Elle est assise sur son petit vélo. Elle ne perdra pas l’équilibre : « les petites roues , de chaque côté de la roue arrière, permettent aux débutants de se familiariser avec la pratique : on les enlèvera bientôt.

    Elle est habillée d’un tablier en vichy.

    Les chaussures, fermées, montantes, sont en cuir, solides.

    Derrière elle, la 301 Peugeot est bien garée devant la citerne, pas loin de la porte d’entrée : il devait y avoir des paquets à décharger.

    Du linge est étendu sur les arbustes  bordant le sentier qui monte dans la colline.

    Le décor est flou : la mise au point au Zeiss-Ikon  permet, ainsi, de mettre en relief, le personnage au premier plan :  le papa, photographe amateur de talent, prépare, suivant la situation, mise en scène et décor.

    On peut observer les détails : le tablier,  cousu par la grand mère : il est bien court ; il doit être de l’année dernière. Quand un vêtement  était usé ou devenait un peu trop court, on disait : «  ce sera pour le cabanon. »

    Les chaussures, achetées chez la cousine Andréa, qui avait son magasin au centre du village,  sont un peu râpées, mais de cette année : le pied grandit trop vite.

     

    Elle est fière, la petite fille. Elle sourit : son papa fera un agrandissement s’il est satisfait.


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  • Le souvenir d'une photo: d'abord la description "mate" puis les souvenirs qui tournent autour.

     

    Les longues boucles dites "anglaises" encadrent le visage rond d'une petite fille au sourire forcé et aux yeux brillants. Sa robe blanche brodée façon "smocks", tirée sur ses genoux, surmonte des chaussettes de tricot bordées d'une fine dentelle et des chaussures de toile fermées par une bride boutonnée. Assise sur un gros cube, devant un rideau plissé, elle crispe ses doigts sur un chien en peluche qui tord la tête d'un air surpris.

     Je ne voulais pas prendre place devant l'inquiétant appareil photo recouvert d'un voile noir. Mon père a dû me donner la fessée la plus retentissante de mes souvenirs.


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  • Décrire un mauvais souvenir d'enfance

    Tata Eva revenait du marché. Chargée de ses deux cabas, elle écartait de la tête les lanières de plastique multicolores qui séparaient la cuisine de la terrasse.

    - Ah, tu es déjà levée, belle minette, il n'est que 9 heures, tu avais le temps. Je fais chauffer ton chocolat, je déballerai les courses après.

    Tout en versant le lait dans la casserole et en y cassant des morceaux de tablette noire, elle commentait sa descente "à la ville", les beaux produits des étals, le monde qui commençait à circuler, surtout des "estivants". Les vrais méridionaux s'étaient levés plus tôt pour avoir les légumes et le poisson plus frais. Elle fit couler le chocolat fumant dans le grand bol à fleurs qui m'était réservé; je commençais à tremper mes tartines  recouvertes de beurre et de la confiture d'abricot (ceux du jardin) aux gros morceaux délicieusement acidulés. Tata entreprenait alors de me montrer combien elle avait eu raison d'y aller de bonne heure. Devant mon bol, elle posait des paquets blancs d'où montaient des odeurs de plus en plus fortes au fur et à mesure qu'elle déployait les emballages.

    -Regarde comme il a l'oeil encore vif et ces ouïes toute roses ! On va se régaler !

    Elle sortait alors un grand couteau pour ouvrir chaque bête et en extirper un ensemble de boyaux et flatulences qui retombaient sur le papier dans un bruit flasque.

    -Mange ma chérie, il faut tenir jusqu'à midi. En attendant, je vais les laisser mariner dans les herbes et le citron, tu vas voir comme ça va être bon.

    A l'odeur qui avait imprégné mes narines et qui serait démultipliée à l'heure de la grillade, s'ajoutait la perspective des arêtes que je devrais recracher, avant d'avaler "tout rond" chacune de mes bouchées. Je détestais le poisson.


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  • LE  6 JANVIER  2018

     

    EN REGARDANT UNE PHOTO

     

    J’ai sorti de mon sac à dos le carnet sur lequel Robert avait détaillé l’itinéraire à suivre.

     

    Je l’ai en mains : j’ai du mal à déchiffrer les mots : cette ruelle est tellement sombre.

    Je suis sous l’unique point de lumière qui éclaire la sortie de ce passage couvert, noir, désert.

     

    « Passer devant le panneau publicitaire »

    Apparemment, il est là mais les affiches jonchent le sol. Le balai est posé contre le mur. A quelques pas, des paquets d’affiches ? de journaux ? sont empilés.

    Personne.

    Deux morceaux de papier : leur couleur, blanche, propre, indique qu’ils viennent d’être jetés. Par qui ? Personne sur  ces trottoirs étroits.

    Il y a bien un vélo, posé là. Un peu plus loin, deux véhicules sont stationnés. Personne aux volants.

     

    Faire encore quelques pas et passer à côté ? J’ai peur. Et si l’agresseur m’attendait, là, tapi sous un siège ?

     

    Revenir sur mes pas ? ; marcher de nouveau sous ce passage noir ?

     

    Je suis perdue.

     

    C’est impossible que l’ostéopathe que Robert m’a recommandé ait son cabinet dans un endroit pareil !

    C’est vrai qu’il a la renommée de s’occuper des plus pauvres.

     

    Je vais téléphoner.

     

    Je l’ai, le numéro de Robert ?

     


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  • DES GANTS-UN SAC-  nettoyage du Vieux-Por

    tAu soir de cette journée de nettoyage, on avait sorti de l'eau du port : 1 cady,2 motos, 3 1 cady, 2 motos, 3 poussettes,12 pneus, 15 cageots, 6 chaises...Des dizaines de sacs ont été remplis de bouteilles, de boîtes de Coca, de papiers...

    JE SUIS AVEC ANTOINE DECOURS

    pour dénoncer la corruption.

    Mais" dénoncer un scandale financier, c'est mettre en péril l'entreprise. L'entreprise doit être protégée.  

    Le dénonciateur doit être sanctionné.

    Et le scandale peut continuer

    JE NE SUIS PAS UN ROBOT

    Je suis employé à la préparation des colis.

    L'entrepôt est immense.

    Je conduis mon chariot entre les casiers :

    "Case 3- Etagère 6...Case 4 Etagère 9...Case...

    Les ordres arrivent à mes oreilles par micro et casque.

    "Plus vite !!Plus vite!! sinon ce sera la guerre...la guerre...

    BALANCE TON PORC

    Les heures de bureau, seule avec le patron sont devenues des moments de tous les dangers.

    Je ne coderai pas.

    Si la menace se précise, je serai licenciée.

    Qui me protègera ?

    LE JUSTE PRIX

    Ce mois-ci, je n'ai pas pris mon salaire : la quantité de lait vendue a servi à payer mes deux ouvriers

    agricoles.

    PARADISE PAPERS

    L'Enfer des riches

    "Les Etats n'apportant pas d'informations nécessaires pour lutter contre l'évasion fiscale, qui est une attaque

    contre la démocratie, ne doivent plus avoir accès au financement des grands organismes internationaux comme

    le FMI ou la Banque mondiale" (le ministre de l'Economie)

    Pour le Prix Nobel de la Paix, Muhammad Yunus, ce phénomène participe à la concentration de la richesse

    mondiale entre quelques mains.

    la situation est explosive. C'est une bombe à retardement.

    EXPLOSERA-T-ELLE EN MAI 2018 


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  • Un roman écrit à neuf mains en neuf mois

     

    Notre atelier d'écriture Écrire en Cercle a vécu la saison dernière une superbe expérience humaine : l'écriture d'un roman collectif. Neuf auteurs, neuf mois de gestation, d'écriture, de réécritures, de discussions parfois acharnées pour tisser, harmoniser, améliorer, corriger. Surtout quand les chapitres commencent à arriver de partout, dès que quelqu'un avait une nouvelle idée ! Nous étions devenu un atelier d'écriture qui n'écrivait plus lors des rencontres bimensuelles : chacun écrivait chez lui, partageait par mail avec les autres qui envoyaient leurs corrections, leurs propositions.

    Et ensuite il a fallu maquetter, illustrer, et encore corriger, et toujours corriger. Le mois de juillet a été consacré aux corrections mais ça nous a donné l'occasion de partager quelques repas au Cabanon !

    Et encore faire imprimer, diffuser. Le livre est paru le 8 septembre, nous en avons fait deux présentations à Gémenos le week-end dernier.

    C'est un projet qui a été rendu possible grâce à la bienveillance de ce groupe dont quelques membres écrivent ensemble depuis cinq ans. Avec bien sûr une grande confiance dans les autres, dans leurs propositions qui ont permis à chacun de lâcher prise, d'accepter que ses textes deviennent les textes du groupe.

    *

    Un roman écrit à neuf mains en neuf moisJe me rappelle de Solange proposant un matin d’écrire un texte collectif et de nous autres nous regardant comme ça, et disant, un peu pour lui faire plaisir, que ben oui, pourquoi pas ?

    Je me rappelle du remue-méninges pour trouver un thème à notre histoire commune.

    Je me rappelle du premier chapitre écrit par Michèle, une histoire de chiens mourant mystérieusement dans un village aux environs de Marseille, de deux adolescents, frères jumeaux, très blonds et assez inquiétants, d’un vétérinaire se posant des questions, une ambiance à la Fred Vargas.

    Je me rappelle qu’on devait écrire un chapitre chacun son tour et puis les chapitres ont commencé à arriver à la sauvage, j’ai une idée, j’écris un chapitre et un jour on réalise qu’on est en train d’écrire un roman.

    Je me rappelle de ces ateliers d’écriture où pendant sept mois on n’écrivait plus du tout parce qu’on discutait de la suite, de l’intrigue, des fausses pistes, des suspects, des coupables, et qu’on se chicanait parfois parce que mon chapitre, je l’ai écrit et j’y tiens alors je le défends.

    Je me rappelle de Josette qui nous a refilé en douce des morceaux de l’histoire de Gémenos, de Saint-Pons, des dirigeables, de la Saint-Éloi, des moniales, et comment tout ça s’est bien intégré dans le récit.

    Un roman écrit à neuf mains en neuf moisJe me rappelle des émois de Bernadette chaque fois qu’on envisageait de trucider ou de suicider un personnage.

    Je me rappelle de ces personnages toujours prêts à nous échapper pour s’amouracher d’un de leurs congénères de l’autre sexe, ou du même, et qu’il fallait retenir à deux mains pour ne pas passer de la Série noire à Harlequin.

    Je me rappelle de nos hésitations, doutes, euphories, découragements ponctuels, brassages d’idées diplomatique-ment canalisées et enrichies par Jean-Paul.

    Je me rappelle que l’on cherchait une cohérence à des textes qui s’accumulaient, qui fuyaient dans des directions différentes, tombaient sur une impasse, partaient à vau-l’eau, désertaient parfois le terrain sur la pointe des pieds, avec un dernier salut amical, remplacés par des talents de dernière heure qui se frayaient un chemin dans une brousse encore épaisse.

    Je me rappelle de cette question lancinante, leitmotiv de chaque atelier : de quoi peuvent bien mourir ces foutus chiens ?

    Je me rappelle des repas au Bar de la Pipe, où l’on ne suce pas que des glaçons, à se disputer sur le nombre d’exemplaires auquel nous allions faire imprimer notre histoire.

    Je me rappelle d’avoir dit que, bien sûr, tous les gens qui viennent dans nos ateliers, ils auront tarpin envie de le lire et qu’il faudra faire une soirée pour la rentrée littéraire de septembre !

    Je me rappelle aussi qu’en français on ne dit pas « Je me rappelle de... » ; mais nous, ici, on le dit !

    Un roman écrit à neuf mains en neuf mois

    Pénétrez dans les petites rues, les placettes... et les niches de Gémenos pour découvrir l'origine de l'hécatombe qui touche ce village provençal.
    C'est en vente à Gémenos chaque samedi matin au Cercle, place Clemenceau, ou chez le marchand de journaux, ou sur commande par mail à "lou.brigou@gmail.com" : 8 euros (10 € avec le port)
     

    Un roman écrit à neuf mains en neuf mois


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  • Le choc de la Rentré littéraire 2017 ;-)

    Ne manquez pas la sortie du thriller gémenosien. Présentation à Gémenos, Bar de la Pipe, samedi 9/09 à 11 h 00 en présence de l'auteure, Lou BRIGOU.

    Série noire pour crocs blancs


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  • Écrire un romanDe novembre 2016 à juillet 2017, l'atelier a conjugué ses forces pour écrire un roman collectif. Le roman est à présent terminé, il part chez l'imprimeur et sera disponible pour la Rentrée littéraire de septembre 2017 !

    Ce fut une aventure riche d'enseignements qui a permis aux participants de se poser ensemble les questions que se pose tout auteur écrivant un roman.

    Pour la saison 2017-2018, nous reprenons le rythme normal de nos écritures.

    Écrire un roman


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  • Oh! elle arrive toujours avant moi pour se servir et elle en fait des provisions ! Heureusement, la réserve est importante : il y en aura pour tout le monde.

    Et elle revient!...

    Moi aussi, je vais faire plusieurs voyages : j'ai une famille nombreuse à nourrir.

    Nous n'habitons pas loin : nous avons trouvé  un hébergement agréable, pas loin du village, près d'une allée d'oliviers; Nous pensons y rester plusieurs mois. Le père de mes petits revient régulièrement : j'aimerais qu'il vienne plus souvent. Les petits sont jeunes ; j'ai beaucoup de travail pour m'occuper d'eux. Et il faudra tenir encore longtemps avant qu'ils soient capables de se débrouiller sans moi.

    Je prends, quand même, quelques loisirs : rencontrer mon amie Mésa, par exemple. On a bien ri, l'autre jour en comparant nos coiffures : moi, j'avais une belle couleur noire sur toute la tête et elle, elle avait une huppe toute droite au-dessus des yeux !

    Quand nous sommes revenues au nid, mes oisillons nous attendaient; Un garçon  qui nous regardait a crié :

    Oh! une mésange à tête noire et une mésange huppée !


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  • Il doit être midi.La chaleur est violente.

    Allongée sur des touffes d'herbe sèche, j'essaie de me retourner en m'agrippant aux arbustes tout proches : des touffes d'argeras me déchirent les mains.

    Vous vous demandez si j'ai passé la nuit là. Vous reconnaissez l'endroit : c'est le St Pilon.

    A deux ou trois mètres, vous me montrez "le pas du cavalier" cette empreinte légendaire de sabot dans la roche, au bord extrème de la falaise. La grotte est en bas, au-dessous.

    Comment suis-je arrivée là ?

    Ah! oui. Hier, c'était le souper à St Pons, le lendemain de la St Eloi.

    Vous y étiez peut-être.

    Nous étions une bande de jeunes. Nous avons dansé.  Les autres sont descendus au village en farandolant.

    Fernand et Joseph m'ont dit :

    Chiche, on monte à la Ste Baume ?

    On a beaucoup ri et on a marché et on a bu : c'était doux et fort ce que Fernand m'a obligé à boire, plusieurs fois dans la montée.

    On est à la grotte.

    Allez, on  grimpe jusqu'au St Pilon. Je te porte, dit Fernand.

    J'aurais voulu m'arrêter là redescendre.

    nous étions seuls.

    Joseph est allé inspecter l'intérieur de la minuscule chapelle.

    Il est resté longtemps.

    Et Fernand m'a demandé d'être gentille avec lui. Et il m'a enlacée.

    A deux pas c'était le vide.

    Je me suis accrochée à lui.

    Tu vois ; il vaut mieux dire oui. Sinon.....regarde ....tu risques de tomber.

    Je ne suis pas tombée.....

    Et ce matin, je suis là, toute seule.

     

     

     


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  • Se faufiler entre les mailles de ces arbustes souples qui barrent le chemin pour, enfin, sentir sous ses pieds nus, la douceur de ce tapis de coton vert brodé de motifs de pâquerettes.

    C'est le travail de ce moment : ouvrage ajouré que je m'impose de tisser, jour après jour, pour réaliser l'oeuvre de découverte de ce coin de campagne.

    Demain, sur le métier de mes genoux joints, je tracerai d'autres points de tiges de fleurs cueillies pour tresser l'ouvrage de ce nouveau jour.

     

    La traverse Cavaillon dévale la pente. Prudemment, elle marque un temps d'arrêt au Plan Cavaillon puis descend à la rencontre de la rue de la République.

    Celle-ci m'encourage à la suivre jusqu'au lavoir qui me fait signe :

          Viens voir la pierre où tante Pigne venait laver ton tablier.

    Le chemin, à droite, se hisse jusqu'au jas. Un petit sentier, tout propre du nettoyage de Valérie, m'invite à venir le voir de plus près. Curieuse, je lui emboîte le pas. Il m'accompagne pendant un long moment.

    En ba, le village n'arrive plus à se faire entendre. Je suis dans la colline qui, elle, est silencieuse.

    Quelques lauriers se tiennent bien droits de chaque côté du chemin en prenant bien garde de ne pas l'envahir.

     

     


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  • VIES ORDINAIRES

     

    Emmanuel BOVE

    Henri CALET  « La belle lurette »

    Pierre MICHON « Vies minuscules »

     

     

                                                                 MA GRAND MERE

     

     

    Anna, ma grand mère, a perdu sa mère alors qu’elle était toute petite.

     

    Placée chez les Sœurs, elle me racontait les matins froids dans le dortoir : les « grandes » avaient le devoir d’aider les « petites » comme elle, à sortir les vêtements de dessous les couvertures et à s’habiller.

     

    Jeune fille, elle apprend la couture comme la plupart de ses amies.

    Sa carte d’identité porte la mention « tailleuse » sur la ligne : profession.

     

    Adulte, elle se marie avec Boyer  ( étant l’aîné, on ne l’appelait pas par son prénom,

     François mais par son nom de famille.)

    Elève aux Beaux-Arts, il devient peintre décorateur, peintre en bâtiment, peintre en lettres.

    Ils ont deux fils : Louis et Hyppolite.

    Hyppolite est « attardé » comme on disait. Il ne saura jamais lire ni écrire. Il travaillera avec son père et son frère. Il mourra avant elle, comme elle l’avait souhaité « m’occuper de lui jusqu’au bout »

    C’est une vie de dévouement permanent.

    Son père et sa sœur qui mourra « poitrinaire » ( tuberculeuse) vivent  avec elle.

    Plus tard ce sera son beau-frère et ses trois enfants qu’elle accueillera après la mort de leur maman.

    Plus tard,encore, c’est un couple de « novis » amis, qui s’installeront  dans l’appartement  laissé vide.

    Ils entreront véritablement dans la famille tant l’intimité deviendra profonde.

     

    « La maison d’Anna, c’est le réfugium peccatorum » disent les voisins !

     

    Elle accueille, elle aide : couture, cuisine….

    A part les commissions qu’elle va faire chez Nini Paul, avec son sac en toile cirée qui traîne presque par terre, elle passe de longues heures à sa machine à coudre.

     

    Le dimanche, c’est souvent Eoures où son beau-frère s’occupe du Cercle du village et où il a besoin d’aide (encore !) pour les repas,  les Pastorales, les concerts de l’orchestre amateur  où mon père joue du cornet à pistons.

     

    J’aimais, le soir, sur ses genoux, avant qu’on mette de la lumière, l’entendre chanter « Connais-tu le pays… » et d’autres airs d’opéra que mon père répétait.


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  •      Traînant un peu les pieds, il quitte la grande avenue pour pénétrer dans le marché. Lentement, il fait le tour des étals, compare les prix, s'arrête, revient sur ses pas. Le regard qu'il pose sur les marchandises est las. Celui qu'il pose sur les gens qui le bousculent en s'impatientant de sa lenteur, est étonné, presque enfantin. Il fait répéter plusieurs fois le prix de ses achats, comme s'il cherchait à le deviner sur les lèvres du commerçant, sort d'une main tremblante un portefeuille usé qu'il ouvre sur un tas de pommes de terre pour en tirer un billet qu'il tend avec un sourire d'excuse. Non, il n'a pas la monnaie. L'appoint non plus. Il enfouit les pièces dans sa poche avant de replier son portefeuille et le ranger soigneusement dans la poche intérieure de son pardessus râpé. Il reprend le cabas qu'il a posé à ses pieds, s'excuse auprès des clients pressés et, un peu déséquilibré par la charge, se dirige vers le boulanger. Là, il connait le prix de la baguette, a préparé les pièces et se sent plus sûr de lui. Il hasarde même une réflexion sur le temps, et ne semble pas s'apercevoir que nul ne lui répond.

     

         De retour au pied de son immeuble, il monte lentement les trois étages d'un étroit escalier en vis. De temps en temps, il vacille, sans pouvoir attraper la rampe. Il s'arrête, rétablit l'équilibre et repart en soupirant. Il ouvre sa porte et retire son pardessus d'une main, la manche droite restant enfoncée dans la poche. Il s'affaisse sur le vieux fauteuil de cuir et masse en grimaçant le moignon autour duquel flotte sa manche de chemise. Sur le mur, une photo couleur sépia le montre à vingt ans, entouré d'autres soldats au regard résigné, en capote et bandes molletières. Peu avant que l'obus ne tombe dans la tranchée.


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  •          Elle quitta l’allée principale qui menait au phare et sur laquelle elle avait dû serpenter entre vélos, familles avec poussettes, touristes bedonnants sortant en rangs serrés d’un autocar. « Peuvent pas rester devant leur télé », maugréa-t-elle, pleine d’une mauvaise foi qui lui fit un peu honte. Mais elle avait un tel besoin de couper avec le monde, qu’elle en voulait à quiconque s’interposait entre elle et cette nature dans laquelle elle voulait se fondre. Le grand silence des marais, strié des seuls cris, plaintes, feulements et battements d’ailes d’oiseaux, l’avaient apaisée depuis plusieurs jours, mais elle avait eu envie d’élargir son horizon bucolique en avançant vers la mer. Mal lui avait pris de choisir ce lieu qui semblait rassembler tous les visiteurs de l’île. Alors peut-être, ce petit chemin sablonneux qui s’écartait des grands déplacements et qui, longeant la côte en contrebas, devait bien déboucher sur le grand large.

            En escaladant la dune, elle commença par l’entendre gronder, battre, rouler, avant de découvrir cette immensité verte, bleue, noire, blanche, venant se fracasser sur les rochers. Un élément liquide venu du fond d’un horizon plombé pour se déchaîner à ses pieds, exploser en gerbes éblouissantes traversées par des vols de mouettes et de bécasseaux. Son coeur se mit à battre à l’unisson, à parcourir avec détermination l’étendue chatoyante pour venir briser ses colères, ses haines, ses peurs, contre la rude roche, puis se laisser aller dans le creux sableux, musarder dans cette douceur dorée, avant de repartir apaisé, régénéré.


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  • (Le paysage)

     

    La grotte trop étroite,

    La tribu trop nombreuse

    Les animaux à chasser de plus en plus rares

    Les arbres à fruits de plus en plus dépouillés.

    Le fourrageur s’écarte de son clan de lquelques pas, le premoier jour ; de plus en plus loin, les jours suivants.

    Vient le moment où le bruit des voix ne s’entend plus ; où la fumée des feux ne se voit plus ; où l’odeur de la vie ne se sent plus.

     

    Il est seul. Il marche droit vers le soleil. Il le regarde descendre ; bientôt, il disparaît. Le paysage devient gris puis noir.

    Alors, Nour s’arrête. La sensation de froid lui fait trouver un creux dans les touffes d’herbages du plateau ;

    Les jours suivants le retrouvent cheminant, rapidement quand ses pieds se posent sur l’herbe molle, plus prudemment quand il faut contourner roches ou arbres touffus.

    Il est étonné de la facilité avec laquelle il capture les petits animaux dont il se nourrit.

    D’autres, plus loin, le tentent mais il faudrait être plusieurs pour les capturer.

     

    Le paysage n’est plus le même : il y a de plus en plus d’espace entre les branches pour voir le soleil.

    Bientôt, il n’y a plus d’arbres.

    Devant lui, un espace jaune qui lui paraît immense s’étale sous ses yeux.

    Des tiges, toutes semblables sortent du sol. Elles portent des épis chargés de grains.

    Il en écrase entre deux pierres. Il les goûte, les mâche. La pâte est savoureuse.

    L’eau de la source lui fait confectionner une boule qu’il malaxe et fait cuire.

    C’est l’émerveillement de la découverte : le blé sauvage qui va les nourrir, lui et ceux de sa tribu.

     

    Son regard s’immobilise sur ce trésor.

    La plénitude d’un  bien-être  l’envahit


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  •                        PERDUE

     

    Si, au moins, il y avait de la diversité dans cette forêt, je pourrais reconnaître le chêne qui m’a abritée du soleil un moment, le sapin à  l’écorce dure que j’ai effleurée…Mais non, des mélèzes, encore des mélèzes tous pareils, à quelques mètres les uns des autres, bien serrés pour que leurs branchages entremêlés me bouchent totalement l’horizon et m’empêchent de voir si, par chance, à l’orée de cette forêt qui n’en finit pas, il n’y aurait pas, qui sait, un village, un hameau, une ferme.

    Non, même la lumière du soleil a du mal à s’infiltrer

     

    Et  l’heure ? elle, elle passe. Bientôt, elle amènera la nuit, ici.

     

    J’étais si heureuse de partir « aux champignons » avec cousins et amis.

    O% sont-ils ? qu’ont-ils fait pour me retrouver ?

    Moi, j’ai crié ; je ne peux plus maintenant : ma voix est cassée.

     

    Marchons ; essayons de rester à l’horizontale, sans monter ni descendre.

    C’est la troisième fois que je tombe. Le sol est-il plus glissant, ici ?

    Non, c’est la fatigue qui me fait trébucher.

    La fatigue, aussi ? qui  ouvre devant moi des espaces de lumière  plus en plus clairs, de plus en plus grands .

    Les arbres sont derrière moi.

    Devant moi, c’est un champ immense tout doré.Je le contemple sans faire un pas de plus.

    Oui !!! je suis sortie de la forêt !!!

    Où suis-je ? où est le village ; je ne reconnais rien

    -«  s’il vous plaît : Le Moutaret ?

    Le paysan me regarde venir :

    -«  c’est de l’autre côté de la forêt.

     

    Ah ! non ! j’en sors !!!


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